Je me souviens parfaitement bien des circonstances précises de notre rencontre ; c’était chez Bernard, un ami commun. Ce qu’il me reste de cette période, c’est évidemment ta silhouette, frêle, ta bouche un peu tordue faute de ne savoir pas très bien embrasser les filles comme les garçons et ta tenue austère.
Tu semblais une sorte de bonne sœur du rock, une diaconesse du punk et nonobstant le fait que tu ne portais par de robe rouge à pois mais plutôt des 501 et des Paraboots, tes cheveux bien serrés te donnaient un air de Carmencita de faubourgs (qui ne s’en revenait manifestement pas de vérole).

Parlons-en de tes cheveux : tes cheveux noir de jais, que je revois, flottants, un soir où j’étais passé chez toi et où tu m’avais reçu, fort simplement, dans ta baignoire. Bientôt, je te pris sous mon aile et nous fûmes inséparables. Je vantais tes mérites à qui voulait bien (ou pas, d’ailleurs) les entendre, au point que je finissais par en être embarrassé moi-même, car tu n’étais pas ma régulière et que, très franchement, je commençais aussi à trouver notre histoire louche.
Je ne crois pourtant pas que c’est ce qui nous fit nous séparer. Ce fut la vie, tout simplement. Toi, tu traînais avec d’autres gens que je n’aimais pas, tu partais dans des directions qui m’intéressaient moins, dans lesquelles je me refusais de te suivre. Tout en me disant que je n’y pouvais rien et toi non plus, je me sentais un peu trahi. Je me souviens d’une soirée où l’une de mes amies commença à me parler en me disant tout le bien qu’elle pensait de toi. Tu étais « si ceci et tellement cela ». Mal à l’aise, un peu agacé, je finis par lui dire qu’en fait, je ne t’aimais pas beaucoup. « C’est parce que tu ne la connais pas », me dit-elle avec un petit air hautain.
Je ne saurais dire ce qui se passa alors, mais je me transformais en une sorte de lion mauvais. Je réalisais que je t’avais perdue et cela me mit hors de moi. J’affirmais, avec ma morgue habituelle, que personne ne te connaissait mieux que moi et que tu avais bien changé, et pas en bien. Et je te racontais, je racontais nos soirées en tête à tête, ce que tu pouvais être alors, ce que tu me disais de toi. Mais mon amie et moi ne parlions pas de la même personne. Tu étais devenue une autre, une que je ne connaissais plus et qui m’était étrangère. Et je n’allais certes pas venir hurler à la mort devant ta porte.
Je le confesse, j’ai fait mine de t’oublier. J’ai voulu te classer, te remiser. Mais au hasard de mes fouilles, tandis que je cherchais tout autre chose, je te retrouvais d’un coup. J’avais si longtemps eu l’impression que tu n’étais qu’à moi, que le fait de savoir que tu pouvais être à n’importe qui d’autre, forcément moins attentif que moi, me blessait plus que je ne saurais l’écrire. Oui, mais tu ne m’appartenais pas, car personne n’appartient à personne, quand bien même on aimerait bien que les autres vous appartiennent un peu et parfois même, certains soirs de grand vent, être à eux.
La rage au ventre, je passais mon chemin devant chez toi. Je finis par te passer dans la colonne pertes et profits.
Des années s’écoulèrent sans toi et sans nous. Puis, au hasard des rues, on se croisa de nouveau. C’est toi qui vins vers moi et, sans doute estomaqué par ton audace et ton toupet, je me laissais embrasser. J’ai un peu honte de le dire, mais je retombais immédiatement sous ton charme, alors que je m’étais bien promis que l’on ne m’y reprendrait plus. Bien sûr, il me fallut alors un peu me justifier auprès de tout le monde de me promener avec toi à mon bras, toi dont je disais pis que pendre. Je l’avoue, j’eus même le culot de reprendre à mon compte tes années d’errances et d’oser prétendre que je n’avais jamais cessé de penser à toi, en bien. Devant tant d’assurance et de mauvaise foi, les protestations sont vaines et personne n’eut l’outrecuidance de me rappeler mes saillies assassines tant mon bonheur faisait plaisir à voir.
Pourtant, aujourd’hui encore, il m’arrive de me dire que nos chemins pourraient encore une fois se séparer et que cette fois-ci, ce serait pour moi sans regret. Alors, tiens-toi le pour dit, Polly-Jean Harvey.





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