Est-ce qu’on peut s’énerver contre Norah Jones ? Jusqu’à la semaine dernière, j’aurais plutôt dit non. Au même titre que l’averse du dimanche midi, le pain rassis ou le livreur Ikea en retard : elle agace mais elle est vite oubliée. Elle agace, à force de mettre en avant une pseudo-crédibilité jazz qui lui sert à vendre des ballades à forte concentration en soupe et à faire passer des vessies pour des lanternes. Norah Jones, c’est pas méchant. C’est pas top, c’est bien neutre comme il faut, c’est calibré pour plaire au plus grand nombre. Ça sent un peu la country, un peu le jazz. Ça sent la prairie, ou en tout cas l’idée qu’on se fait d’une prairie quand on en voit une au détour d’une publicité pour une lessive (un carré vert parfait, presque immaculé, vaguement salissant quand des enfants habillés en blanc se roulent dedans). Ça ne présente pas beaucoup d’aspérités et, de temps en temps, la demoiselle parvient même à attraper une mélodie et à en faire bon usage.
La semaine dernière, tout a changé. Tout a changé parce que j’ai eu besoin d’une pince universelle, d’enduit pour reboucher des trous, d’un rideau de douche et d’un aspirateur, et que pour satisfaire ces besoins, j’ai dû me rendre, aux heures de pointe d’un samedi après-midi, au Bazar de l’hôtel de ville. Norah, qui comme vous ne l’ignorez sans doute pas, vient de publier un troisième album, y était en tête de gondole. Du rayon disques par lequel j’ai mécaniquement fait un petit détour mais pas seulement. Un marketeur de génie, probablement très fier de son audacieux et révolutionnaire concept de placement de produits extrêmement agressif, avait fait installer des présentoirs « Norah Jones » un peu partout : à l’entrée des rayons disques, donc, et aussi au milieu des livres. Et puis à l’entrée de l’escalator permettant d’aller au rayon bricolage et au milieu du rayon vaisselle.

Et sans doute un peu partout dans le magasin, sans oublier la sortie que j’empruntai pour briser cette stratégie d’encerclement – probablement comme toutes les autres sorties du bâtiment au cas où un impudent aurait eu l’outrecuidance de ne pas faire attention aux multiples opportunités qu’il avait eu jusque là de s’offrir Not Too Late et qu’on lui offrait une dernière chance de réparer son erreur. Dernière sommation avant tir. Rendez-vous, vous êtes cernés.
J’y crois pourtant. Je crois au fait que l’industrie du disque a appris quelques leçons de la crise qu’elle traverse. Je crois que ses décideurs, peut-être pas tous mais en tout cas certains, ont compris qu’on ne vendait pas un disque comme on vend des fourchettes. Que la musique n’est pas un bien comme un autre et que Norah Jones mérite de ne pas être marketée comme une barrique de lessive. Sauf à vouloir en faire la Mary Higgins Clark ou la Dan Brown de la musique. Un produit jetable et remplaçable.

Je le répète, je n’ai rien de particulier contre Norah Jones. Je peux même vous filer un tuyau : le Dirty Dozen Brass Band , mythique ensemble de cuivres de La Nouvelle Orléans, l’avait invité à chanter sur l’un de leurs précédents albums, et, oui, sa voix y faisait des merveilles. Tiens, d’ailleurs, le dernier Dirty Dozen Brass Band arrive enfin en Europe. Un nouvel album, une variation à partir du What’s Going On de Marvin Gaye , une réactualisation du brûlot de l’ange de la Motown, sur fond de 11 septembre, de Katrina et de guerre en Irak, avec la collaboration de Chuck D, la grande Bettye LaVette, G. Love, Ivan Neville et Guru.
Pas certain que vous le trouviez au rayon vaisselle du BHV, ceci dit.





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