La Blogothèque

Mika

J’aurais fait un très mauvais prospecteur pour maisons de disques. Je suis rigoureusement incapable de prédire le succès d’un artiste. Lorsque j’ai commencé à entendre parler de Mika l’été dernier et à entendre quelques-unes de ses chansons, je l’ai bien vite rangé dans la case « disco-pop sophistiquée pour obsédés du genre ». Je lui prédisais de bonnes critiques sur Popjustice, Playlouder et dans le Guardian ou le NME, un petit buzz sur les mp3-blogs pop anglo-saxons et un succès commercial confidentiel en Angleterre. L’idée qu’il puisse percer en France ne m’avait même pas effleuré… J’avais donc tout faux : Popjustice n’aime pas trop, le NME [La chronique de l'album dans le numéro de cette semaine est une descente en flammes, malgré un titre qui n'est pas loin d'être génial : The Good, The Bad & Queen.]] et [The Guardian détestent. Son single Grace Kelly est en tête des ventes en Angleterre depuis trois semaines. Les requêtes "Mika chanteur" qui se multiplient sur Google.fr semblent signaler que la France tend l'oreille.

Bien sûr, a posteriori, il est toujours possible de trouver des explications. J'en ai déjà deux. La première est purement franco-française. Le buzz que l'on sent naître dans l'Hexagone rentre exactement dans ce que j'appelle la "jurisprudence Molko". Mika a vécu quelques années en France. Or, tout chanteur anglo-saxon qui a un certain bagage de culture française peut compter sur un soutien massif des médias parisiens. Même les Inrocks, qui n'ont pourtant pas a priori grand-chose à dire sur ce genre de musique, se sont sentis obligés de consacrer une page à ses longs et beaux cheveux bouclés, sans doute parce que les dits cheveux ont un jour flotté au vent dans les rues de Paris.

La seconde concerne sans doute plus l'Angleterre. Avec ses falsettos et son côté délicieusement camp, ce premier album de Mika ne ressemble à rien tant qu'au premier album des Scissor Sisters , qui avait été le disque le plus vendu en Grande-Bretagne l'année de sa sortie (2004?). La disco-retro-pop des New-Yorkais était à la fois assez accrocheuse pour plaire aux enfants, assez inoffensive en surface pour ne pas effaroucher les mères de famille fans de Westlife ou de Robbie Williams mais assez risquée dans les thèmes abordés pour leur titiller le surmoi, et enfin suffisamment séditieuse dans sa relecture du Comfortably Numb des diplodocus assoupis de Pink Floyd pour faire sourire les arbitres médiatiques de la coolitude. Le groupe avait ainsi redéfini la notion de pop pour le XXIème siècle et semblait promis à un brillant avenir. Las, le groupe est revenu en 2006 avec un deuxième album qui, malgré un titre prometteur (Ta-Dah ) les avait fait directement basculer dans la catégorie "copie-carbone sans âme et muzak sans joie".

En fait, Life In Cartoon Motion est tout ce que Ta-Dah n'avait pas réussi à être. Mika ne recule devant aucun interdit pour créer un album pop qui mette le sourire aux lèvres. Les choeurs d'enfants ont beau avoir été interdits par la police du bon goût depuis "quand on aura 20 ans, en l'an 2001", ils sont partout sur Any Other World . Bien que, depuis Le Grand Orchestre du Splendid, seul Belle And Sebastian ait reçu l'autorisation officielle d'inclure des cuivres sautillants dans des morceaux pop, Billy Brown découvre sa bisexualité sur fond de trompettes ou de trombones[J'attends de voir les crédits du morceau pour me prononcer. EDIT : Pas de bol, ce n'est pas précisé.]]. Un peu de quatuors à cordes à la INXS ? Pas de problème (Any Other World ). Des rythmiques disco à la Donna Summer ? Tant qu’on en veut (Love Today ). Des refrains construits comme une montée effrénée vers les aigus comme dans Starmania ? Evidemment (Grace Kelly ). Un emprunt éhonté au genre musical le moins avouable des 30 dernières années ([le soft-rock FM de Cutting Crew ) ? Et pourquoi pas (Relax, Take It Easy ) ! Happy Ending , le morceau qui clôture (officiellement) l’album, parvient même à mêler cordes, choeurs r’n'b et gospel dans un grand loukoum final qui n’est jamais écoeurant. Mika prend tous les risques et ne se trompe presque jamais. Vous pouvez juger par vous-mêmes avec le morceau proposé ci-dessous et ceux en écoute sur sa page Myspace.

En incorporant ostensiblement Queen , la disco, les Scissor Sisters , Michael Jackson et plein d’autres dans son grand melting-pot musical, Mika affiche sans aucune honte son envie de plaire au plus grand nombre sans tomber dans la mièvrerie. Je me réjouis personnellement plutôt qu’il soit en bonne voie d’y parvenir. Ana et Jake devraient en prendre de la graine.

A dans deux semaines.