La Blogothèque

Colleen, musicienne absolument

La Viole de gambe. «Je trouve cet instrument magique. C’est celui dont j’ai toujours voulu jouer. Ce rêve s’est finalement réalisé. La viole est un croisement entre la guitare et le violoncelle. Elle a sept cordes et des frettes. Je n’ai pas d’éducation classique. La musique qui passait chez moi n’était pas terrible. J’ai commencé à m’y intéresser à 13 ou 14 ans. A 15 ans, j’ai convaincu mes parents de m’acheter une guitare acoustique. Un jour, à la télévision, j’ai vu Tous les matins du monde . J’ai été très marquée par les scènes musicales. Plus tard, je suis tombé sur un ami qui possédait la BO. Ça m’a replongé dedans. Je trouvais les morceaux magnifiques. Le son, génial. J’étais en pleine période noisy pop… Le temps a passé. Il y a trois ans et demi, j’ai acheté un violoncelle super discount, alors que je m’étais déplacée pour avoir un glockenspiel. J’ai pris ça comme un signe du ciel : “Je peux me lancer là-dedans “. J’ai appris à en jouer. Le violoncelle m’a permis d’avancer dans ma musique, notamment avec des sons longs. Mais une viole, c’était hors de prix. Et la musique baroque est un milieu particulier, inaccessible à qui n’est pas né dedans. Sur internet, j’ai trouvé un jour un luthier basé à Rouen. Il faisait des violes de gambe électro-acoustiques. Ça m’intéressait de rencontrer cet homme qui n’avait pas peur de placer des micros dans les violes, d’en changer la forme. Je jouais à Rouen deux semaines plus tard ! Je l’ai rencontré. J’ai adoré ses instruments. J’ai pris la décision d’en acheter une. Autrement dit, d’économiser. Puis j’ai attendu neuf mois, comme pour un bébé. J’ai trouvé une prof très douce, très positive. Et voilà : j’avais la sensation qu’il fallait que je joue de ça dans ma vie. J’ai fait mon premier concert avec au festival EME, en haut d’une colline, dans un petit village nommé Palmela, à quelques kilomètres de Setubal, au Portugal. Le plaisir pur à un niveau supérieur.»

Everyone Alive Wants Answers (2003) et The Golden Morning Breaks (2005) «Quand j’ai envoyé mes démos, j’étais déterminée à sortir un album et à le faire sur un label qui lui donnerait un certain rayonnement. Des grands disques sont sortis à des centaines d’exemplaires. Impossible à admettre pour moi. Quitte à faire un album, autant le rendre accessible à 1500 personnes dans le monde plutôt qu’à 300 à Paris. Je garde des souvenirs très forts de ma période ado, quand j’écoutais les Pixies, le premier Tindersticks, le premier Low. C’était pour moi quelque chose d’énorme. Je reçois des e-mails de gens qui me font comprendre que c’est la même chose pour eux. Il n’y a pas mieux pour un musicien. Je crois peu au fait de faire de la musique pour soi. Donc, la réponse positive de Leaf a été magique. J’étais aux anges. C’était la période où je passais mon agrégation et où je commençais à enseigner à temps plein [Elle a obtenu, depuis, une année sabbatique]. Ma progression a été très graduelle. Le deuxième album avait moins de boucles et était plus composé. Je l’ai enregistré ici, sans le faire écouter à personne avant qu’il soit complètement fini. Je ne veux pas être influencée. Quand je joue, je me laisse plus aller sans personne autour. Enregistrer en studio est une question que je me pose, mais ça pourrait carrément me paralyser. Et j’aime le son de cette pièce, de ce parquet.»

Les deux EP de 2006, Mort aux vaches (janvier) et Les Boîtes à musique (octobre) : «Mort aux vaches est sorti en janvier 2006 mais la session radio dont le disque est issu date de septembre 2004. Elle avait duré deux ou trois heures. C’était étrange, à sa sortie, j’ai senti un décalage. Cela dit, avec 1000 exemplaires, c’est un disque pour les fans, un témoignage de la période située entre les deux premiers albums. Je ne savais pas si ce deuxième album serait une reprise de ces morceaux live ou pas. Ce fut autre chose. Les Boîtes à musique est issu d’un partenariat avec l’Atelier de création radiophonique de France Culture, un programme qui englobe des documentaires, de la poésie sonore, des paysages sonores, un tas de choses. Ils connaissaient mon travail et m‘ont proposé une carte blanche. Je leur ai tout de suite dit que je me sentais pas capable d’intégrer la parole dans ce que je faisais. J’allais faire de la musique. Mais ça n’allait pas être un concert ni un album-bis. L’idée des boîtes à musique est venue. Ça m’intéresse depuis longtemps. Etrangement, tout le monde fait référence aux boîtes à musique dans mon travail alors que je n’en ai utilisées qu’une fois, sur un morceau du deuxième album. Je me suis dit : “Puisque tout le monde dit ça, je vais vraiment le faire “. Le challenge était de ne pas tomber dans un truc enfantin et répétitif. J’ai eu peur au début, puis j’ai été aidée par deux choses. J’ai d’abord dû chercher des films où des boîtes à musique étaient utilisées, un travail très intéressant. Et en même temps, j’ai rendu visite à un ami, John Cavanagh, à Glasgow. Sa maison, c’est la caverne d’Ali Baba. Il vendait des antiquités, notamment des instruments de musique mécaniques, des gramophones. Il a des 78 tours de Billie Holiday qu’il peut te jouer. Entre autres, il avait deux boîtes à musique victoriennes, assez grosses. J’ai improvisé avec ça, ça a élargi la palette des sons. Une fois le travail terminé, j’ai constaté que ça allait être diffusé une fois, être disponible une semaine sur internet, et terminé. Je ne suis pas partisane de tout sortir sur disques, mais j’ai pensé que ce projet pouvait intéresser des gens. Je l’ai proposé au patron de Leaf, qui a adoré, et on l’a sorti en EP. Je l’appelle EP même s’il fait 39 minutes. Ça peut paraître paradoxal, mais je ne veux pas qu’on lui donne trop d’importance. C’est l’exploration d’un univers sonore volontairement limité. En tant qu’album, il aurait des défauts, mais en tant que projet parallèle, il tient debout.»

Le troisième album (printemps 2007 ?) : «Ça me fait bizarre de me dire que j’en suis déjà au troisième. J’ai du mal à m’y mettre, mais c’était pareil pour le deuxième… Je veux une instrumentation plus ambitieuse, des sons qui ne sont pas utilisés aujourd’hui. Il y aura de la viole de gambe, un instrument que presque plus personne n’utilise en création contemporaine, et qui me conduit à des choses que je n’avais jamais faites. Il y aura aussi une épinette, une sorte de petit clavecin. Pas du tout dans une perspective pop baroque, plutôt à la John Cage, en essayant de ne pas la détruire, puisque je la loue (rires). Je me suis mis à la clarinette, grâce à une méthode. J’adorerais jouer de la harpe, mais c’est cher, je n’ai pas forcément de place, et Joanna Newsom est passée par là. J’ai toujours eu envie d’utiliser des sons pas reconnaissables. Avec un micro-contact, ma guitare sonne d’ailleurs comme une harpe. J’ai lu un tas de bêtises sur les instruments que j’utilisais. Cette fois, j’ai décidé d’en publier les détails dans le livret. En même temps, c’est flatteur. Ce qui me fascine, ce sont les instruments fous, dont il existe cinq exemplaires au monde. Je suis allé au bout d’un cycle avec les petits sons type boîte à musique. Je ne ressens plus le besoin de faire des boucles. La viole a de toute façon une telle résonance que cela conduirait vite à un brouhaha pas très intéressant.

Dans la continuité du précédent, l’album sera plus composé. J’en avais marre de ne pas pouvoir faire évoluer les mélodies. Maintenant, je peux ralentir, accélérer. J’ai envie de faire des choses plus composées et, paradoxalement, plus improvisées. Depuis que je fais de la clarinette, j’écoute plus de jazz et je suis très intéressée par les choses plus fluides, moins mécaniques. J’étais contente du deuxième album car j’avais fait le saut entre les samples et l’enregistrement de sons plus acoustiques. Mais il est difficile pour un musicien d’être objectif sur son travail. Alors je me laisse le temps de travailler les morceaux. Et si ça me plaît toujours à la quarantième écoute, je prends.»

«Je ne fais pas de la musique élitiste. Ma musique n’est pas difficile pour des gens ouverts d’esprits et curieux. Et j’ai l’impression qu’il y en a beaucoup. C’est assez mélodique, ce n’est pas du Xenakis. La pop, j’adore ça, mais je serais incapable d’en faire.Hey ya , pour moi, c’est un super morceau, John Cage a fait des super morceaux, dans la musique indienne, il y a de super morceaux… Maintenant, je sais que pas mal de gens ne comprennent pas la musique instrumentale, alors que la musique commence quand on sort un son d’un tambour ou d’une flûte, pas par une chanson pop. Mes parents, par exemple, pensent que ma musique, c’est bien comme musique de fond, et ils ne pensent pas à mal. Ma mère m’a dit l’autre jour, se lamentant de la violence à la télé, que ma musique faisait rêver les gens. Elle n’a peut-être pas tort, certains m’écrivent que ça leur fait du bien. La thérapie par la musique, c’est le rôle que cela a sur moi.»

La scène, les tournées : «Quand j’ai commencé, beaucoup de gens faisaient des concerts au laptop. Ce n’était pas mon cas et m’a donné une certaine visibilité. Avec mes boîtes à musique et une flûte, j’étais perçue comme la nana bien gentille, mais cette fraîcheur et cette façon de prendre un risque m’ont démarquée. Les concerts que j’accepte sont généralement organisés par des gens qui connaissent la musique et font une promotion adaptée. Mais il peut y avoir des malentendus.

J’ai déjà joué à Milan un 14 juillet en fin de cocktail devant des gens en smoking et robe du soir bourrés au champagne. C’était atroce, j’aurais préféré un public de hooligans. Sur 80 concerts donnés, j’en ai subi un avec un bruit abominable, un festival gratuit en Belgique qui avait attiré une somme de gens bourrés. Deux ou trois concerts ont pu être gâchés par une ou deux personnes. C’est tout. J’ai le plus souvent joué devant des publics ouverts ou préparés. Au festival Wire à Chicago, l’affiche était très éclectique. Ça m’inquiétait. Mais j’ai vu des gens acheter mon disque et celui de groupes noisy. J’ai aussi remarqué que parmi les gens qui m’écoutaient, il y avait autant d’amateurs de musique électronique que de fans de folk. J’ai donc été programmée à côté de beaucoup de styles. L’inconvénient, c’est parfois de se sentir bizarre dans un festival. J’ai joué au Japon en octobre et c’était très étrange, de mon point de vue d’occidentale. Certains artistes ont du mal à avoir du silence en Europe. Ce n’est pas le cas avec les Japonais. Cependant, quand les Japonais applaudissent, on peut se demander si c’est par politesse. Quelque chose n’est pas passé. C’est dommage. Peut-être que je suis coincée ans des préjugés. Les Japonais avec qui j’en ai parlé m’ont dit que je m’imaginais des trucs, que les gens avaient aimé. C’était une tournée avec Bridget Saint John, une artiste anglaise folk qui a démarré en 1969, la première référence du label de John Peel, qui a un peu un itinéraire à la Vashti Bunyan, avec une voix à la Nico sans le côté gothique. Elle était aussi sûrement plus attendue que moi. Si on a joué là-bas, c’est qu’un monsieur, l’organisateur de la tournée, a rêvé une nuit qu’on jouait toutes les deux au Japon. Un matin, il s’y est mis pour le réaliser… Bizarrement, le public qui ressemble le plus au public japonais, très sage, a été le public de la côte est américaine. Aujourd’hui, avec la viole, j’ai l’impression d’être plus autonome. J’ai dû annuler un concert à Turin car Air France n’a pas été capable d’acheminer mon matériel jusque-là. J’avais mon violoncelle avec moi et je me suis dit «tu n’es pas capable de faire un concert sans tes pédales ! », alors qu’un chanteur avec sa guitare allume les micros et c’est parti.»

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(Re)jouer avec d’autres ? : « Je voudrais jouer un jour avec d’autres personnes, mais il faut trouver à la fois une complémentarité et des gens qui auraient les mêmes envies musicales, les mêmes disponibilités. Le fait d’être seule donne une liberté qui me plaît vraiment. Je suis très individualiste. Je déteste le compromis autant que le conflit. Les deux me rendent malheureuse. Cela dit, j’aimerais jouer du free jazz un jour, avec ma clarinette, qui n’est pas faite pour un jeu solo. J’adore Coltrane, je trouve ça génial. Il y a dans le jazz, et c’est vrai aussi dans la pop, cette tension, ces explosions, de la place pour tout le monde. Quand je pense aux grands leaders, aux groupes qu’ils ont formés, je sais que les associations de musiciens font plus que la somme de leurs talents individuels. Ma seule expérience de groupe, c’était un trio, au lycée sous influence Pixies, Sonic Youth, My Bloody Valentine. Moi qui étais très timide, j’ai adoré l’adrénaline de la scène, j’ai presque eu l’impression d’être faite pour ça. A la fin de ce groupe, je me suis dit que la musique n’avait d’intérêt que si on faisait ce en quoi on croyait vraiment. Donc seule. Ça a pris des années avant que ce soit possible. Aujourd’hui, je suis trop mélodique pour des gens qui font des choses improvisées et dures, trop expérimentale pour quelque chose de pop. Si ça se fait, il faudra une rencontre humaine et musicale. Un nouveau projet. Dans trois ans ou dans dix ans. Je vais faire une musique pour une jeune chorégraphe franco-suisse en 2007, à peu près une heure de musique, pour Perrine Valli. Le spectacle est intitulé “Série” et sera joué à Genève en avril puis à Mains d’Oeuvres à Saint-Ouen les 10 et 11 mai, occasion à laquelle je jouerai également. Je suis très excitée par ce projet.»