La Blogothèque

London is the place for me

278 Portobello Road. Pour entrer chez Honest Jon, il faut se frayer un passage entre les touristes en k-way, laisser derrière soi les antiquaires trop chers de Notting Hill, passer les étals de fruits et légumes bio, enjamber quelque vendeur patchouli de verroterie pour fans de Devandra et pousser la traditionnelle porte en verre recouverte de stickers que tout disquaire londonien se doit de présenter en guise de préambule. La boutique-maison mère d’Honest Jon’s Record est un voyage à elle toute seule. Le label a beau avoir été créé par ce blanc-bec de Damon Albarn – schizophrène musical dont on ne dira jamais assez de bien -, les fans pur jus de Blur risquent d’être déçus. Ceux qui ont suivi et apprécié les différentes réincarnations d’Albarn ( Gorillaz, Mali Music, The Good The Bad And The Queen ) ne seront, eux, pas étonnés. Car ici, on vend un peu tout ce que Rough Trade, quelques blocs plus loin, ne vend pas: du jazz, du hip-hop, du reggae, beaucoup d’afro-beat, de l’asian dub, des musiques de films Bollywood, etc.

Il y a donc une mine d’or à Ladbroke Grove : les DJ les plus érudits de Londres viennent y recharger leurs accus et leurs samplers, les chasseurs de raretés plongent leurs mains dans les bacs à vinyles et en ressortent un classique du jazz égyptien ou une compilation de pop indonésienne. Et comme Blondin et ses amis ne font pas les choses à moitié, leur label se charge de rééditer ou de compiler les trésors oubliés. Ainsi, à l’heure où “His Hands” truste les palmarès de fin d’année, c’est à ces messieurs qu’il faudra dire merci, pour avoir redonné vie à Candi Staton .

Mort en juin dernier, à 86 ans, Ambrose Campbell aura eu le temps de voir sa musique ressusciter grâce aux archivistes géniaux d’Honest Jon. Arrivé avec la première grande vague d’immigration de la fin des années 40, ce Nigérian a été l’un des premiers musiciens noirs de Londres. Venus de tout le Commonwealth, d’Afrique, des Caraïbes, les nouveaux arrivants ont débarqué sur les rives de la Tamise avec leurs musiques. C’est à cette période méconnue, à ce “Swinging London” avant l’heure, que les compilations “London is A Place For Me” rendent hommage. Quatre volumes sont sortis, à ce jour. Le troisième est entièrement consacré à Ambrose Campbell et à ses West African Rhythm Brothers.

Lord Beginner, Young Tiger, King Timothy: dans les années 50, une petite scène émerge et se donne rendez-vous au Club Eleven de Carnaby Street. Sud-Africains, Nigérians, Barbadiens, déracinés confrontés au racisme – et au froid ! – se regroupent en steelbands, tâtent un peu de jazz, découvrent le blues. Leur musique n’est plus tout à fait africaine, ni caribéenne. C’est comme si en plongeant dans le fog, le Calypso, le Kwela et le Highlife pleuraient le soleil qui les a vu naître. On danse pour conjurer le mal du pays, mais les mélodies peinent à cacher la mélancolie. On cherche à reproduire la magie et l’exubérance d’un dimanche après-midi à Lagos, mais on ne lâche pas complètement la bride parce qu’ici, chez les Blancs, ça ne se fait pas.

Cette musique, toute en retenue, a une classe incroyable. C’est l’histoire d’une diaspora, de ses rêves et de ses regrets. Voici quatre exemples, quatre petites merveilles. Mention spéciale à “Sing The Blues” . Des pépites, il n’y que ça dans cette impeccable série : livret passionnant, photos et maquette magnifiques, voilà une collection qui marche sur les glorieuses traces d’Ethiopiques.