J’étais étudiant, plus pour longtemps. J’habitais au rez-de chaussée, derrière l’escalier, dans un studio bordé d’une baie vitrée donnant sur une cour minuscule et un mur aveugle. Il y faisait froid, c’était Lille. Au sol, la moquette était au rabais, usée par une poignée d’autres locataires d’une année. Elle était dure comme le béton en dessous. Bref, il faisait froid.
Quand je pense à ma découverte de The Blue Moods of Spain , je pense à ce froid, comme pour mieux souligner la chaleur que ce disque procurait. Je ne l’ai pas écouté depuis des siècles ce disque, je n’ai pas suivi les autres essais du groupe, mais je me souviens de cela, de la chaleur et de la lenteur. Une lenteur pour moi encore inédite, qui posait une douce couverture sur l’intranquilité frileuse de mes soirées, qui dilatait les heures en distillant les notes. Spain m’avait appris à apprécier ce qui allait pas à pas.

Pourquoi vous parler de ça avant de vous parler de Carp ? Carp, un jeune groupe français qui n’a presque rien à voir avec Spain. Un premier album qui appellera dix autres noms, quinze autres influences, Arab Strap en évidence pour la mélancolie, Mogwaï pour les brouillards de guitares, l’écurie Constellation pour les murs… Alors pourquoi Spain ? Pour la lenteur, tiens.
Parce que deux morceaux ont fait madeleine, juste pour leur parcimonie. Et je n’ai tendu l’oreille que mu par un doux mais imperceptible souvenir. C’est particulièrement flagrant sur un morceau qui n’avait pas grand-chose pour me plaire a priori, Mettre à mort , katonomien à mort. Mais la finesse de l’instrumentation, la justesse de la mesure ont fait passer la pilule de la récitation. J’entendais la chaleur.

Le reste de l’album est un pareil travail d’artisan, minutieux, solide et patient. Et pour ne rien gâcher, il contient une balade belle à mourir. Elle s’appelle Tokyo , belle comme du Thomas Dybdahl. Allez les écouter sur leur site, ces chansons, elles valent le détour.





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