La Blogothèque

Elephant coupable

Certaines références semblent tuer le plaisir. Ainsi, depuis les sorties et les sur-digestions de The Bend ou de Grace , les envolées vocales s’apparentant aux prouesses des Thom Yorke ou autres Jeff Buckley sont quasi proscrites. Si on est tenu de respecter ces illustres “aînés”, il faut à tout prix éviter de les singer. Et plus les années passent, plus cet interdit est renforcé. Il faudra sans doute encore quelques temps avant que ne débarquent des groupes capables de reprendre dignement ce travail là où ces maîtres l’ont laissé ; avant qu’on ne le leur permette.

Mais en 2006, voir débarquer Damien Rice avec sa chanson Elephant , issue de son nouvel album “9 “, ça semble tout d’abord trop tôt et ça inspire une forme de mépris conditionné. “Ok, du High and Dry huit ans après The Bend… easy ! “.

Mais cette chanson est un arc bandé pointé droit vers le cœur. Si la première écoute vous épargne, on ne peut rechaper à la seconde.

Je monte un peu plus le volume, je m’isole, je me s’installe confortablement. Et là je perçois enfin lentement la menace. Les secondes s’égrènent, je me laisse tout doucement aller. D’un coup, la flèche fend l’air, le temps s’arrête, toute réalité s’efface, emportant souvenirs et a priori. Je sens ma carapace céder sous la pointe. Je sens tout cela très distinctement et je m’abandonne.

J’ai 15 ans, la passion ne s’est pas encore soumise à la raison. Je me shoote à la musique parce que celle-ci est un champ d’expérimentation incroyablement personnel. Je suis étendu sur mon lit et je sublime ainsi ma vie affective à coup de touche « repeat ». J’ai le temps, la mélancolie devient peu à peu ma meilleure amie, je fais connaissance avec mes émotions et j’apprends la douleur. J’ai le temps de rêver, de fantasmer, et de m’abandonner, de me faire mal. J’ai encore le temps et la fragilité de pleurer en écoutant une même chanson des heures durant.

Elephant est un voyage dans le temps, une madeleine merveilleuse qui a la saveur d’antan. Une invitation à laquelle je ne peux résister, un formidable retour à l’essentiel. Mais c’est plus que ça. C’est avant tout une très belle chanson, servie par une interprétation splendide. Qu’importe, dès lors, les comparaisons, les critiques, l’album moyen et ce que la raison me souffle à l’oreille; c’est avec le cœur et ses tripes qu’il faut le vivre.