La Blogothèque

Emily Haines

L’hiver est censé débuter en décembre : c’est un mensonge.

L’hiver, le vrai, celui du cœur, celui où votre arbre interne commence à perdre ses feuilles débute dès le milieu de l’automne, précisément au passage à l’heure d’hiver. A partir de cette date, comme par magie, comme un interrupteur que l’on commute pour éteindre la lumière, le climat s’effondre. Tout commence à ralentir, à s’engourdir, les journées rétrécissent, la nuit tombe à l’heure du thé. Les écharpes et les gants décident, comme d’un accord commun et secret, de faire leur grand retour à la tête des tendances vestimentaires. Et les couleurs deviennent tristement ternes sous l’action d’un froid bleuté.

Je ne suis sans doute pas le seul dans ce cas mais à partir de cette période, un changement s’opère souterrainement dans la musique que j’écoute, qui semble vouloir calquer progressivement son humeur sur celle des bulletins météo. Aujourd’hui température en baisse en dessous des normales saisonnières, demain chute des premiers flocons…

Je sors de moins en moins les disques de pop ensoleillés et m’oriente de plus en plus vers les albums mélancoliques. Les albums plus lents, plus tristes, moins sophistiqués, moins débridés. De la musique triste pour une saison triste…

Donc en ce moment, j’écoute beaucoup Knives Don’t Have Your Back , l’album d’Emily Haines (& The Soft Skeleton[[Derrière ce nom de groupe créé pour l’occasion se cache en fait les musiciens ayant collaboré au disque : Scott Minor de Sparklehorse, Justin Peroff de Broken Social Scene, Evan Cranley de Stars et Jimmy Shaw de Metric.]]), plus connu pour être la chanteuse de Metric (et collaboratrice de Broken Social Scene). Et c’est un album délicieusement triste.

Je n’ai jamais été un grand fan de Metric. Il y a 2-3 vrais tubes sur chaque album mais leur musique me parait assez grossière dans l’ensemble. Et surtout, j’ai toujours vu chez eux un décalage terrible et désavantageux entre leur musique riquiqui et l’incandescence exceptionnelle de leur chanteuse. L’écoute d’un disque de Metric m’a toujours amené à la même conclusion : Emily Haines mérite mieux que ça, vaut mieux que ça. Inconsciemment, je devais déjà attendre un album solo.

J’ai détesté le disque à la première écoute ; peut-être qu’il ne faisait pas assez froid ce jour-là. Je ne saurais pas dire pourquoi j’ai eu cette impression. Le tout me paraissait presque trop monochrome, trop dépouillé. Au fil des écoutes, ça s’est révélé d’une énorme subtilité. C’est une évidence, l’écoute distraite ne lui rend pas justice. Le disque est assez dépouillé, c’est indéniable, principalement en piano voix, avec des ajouts assez ponctuels, délicats, mesurés, de guitares ou de cordes. C’est terriblement mélancolique.

Il y a une chose auquel je n’avais pas du tout fait attention au départ, et c’est pourtant primordial, ce sont les pauses, les respirations, celles de la voix ou du piano, au sein même d’un morceau. Comme si au bord de l’épuisement, il fallait reprendre son souffle pour pouvoir faire un pas supplémentaire. C’est comme l’alternance des vagues dans une marée qui avance, où la mer doit reculer et reprendre de l’élan pour pouvoir faire un mètre de plus à la vague suivante. Le disque est un peu comme ça, il y a un balancement, on a l’impression qu’il stagne, qu’il va s’immobiliser incessamment sous peu. Et puis non en fait, il bouge encore, il avance encore et il laisse derrière lui une fine traînée de tristesse.

Une autre chose importante : il y a un fantôme qui hante ce disque. C’est celui de Paul Haines , le père d’Emily Haines et jazz-poet assez réputé dans le milieu semble-t-il. La pochette du disque est d’ailleurs un hommage à peine voilé aux deux disques les plus célèbres auquel il a participé, avec Carla Bley, Escalator Over the Hill et Tropic Appetites. Certains morceaux ayant été composés au moment de sa disparition en 2002, on sent qu’il pèse sur l’humeur recueillie et élégiaque du disque, ainsi que dans sa simplicité jazzy, dans l’intimité qu’il convoque.

Je ne vois décemment pas ce qu’Emily Haines retournerait faire chez Metric après ça. Elle a réussi (presque) toute seule un grand disque, majestueusement triste, magnifiquement mélancolique et superbement lascif. C’est l’un des plus beaux disques de cette fin d’année (avec un autre, tout aussi puissamment triste, que je garde pour moi pour l’instant…). J’irai même plus loin : c’est le grand disque affecté que Catpower n’a pas su sortir cette année.

Oui, c’est aussi beau que ça.