La Blogothèque

Un invité : Nicolas Beaujon

Mon idée de film est la suivante : rien que des plans fixes sur des agents de contacts scotchés à leur chaise, l’air absent, avec le public qui passe devant eux sans jamais les regarder. Simple, mais efficace. A chaque nouvel agent, une nouvelle chanson. Mon choix varie sans cesse , mais certains morceaux sont incontournables : “Gimme Gimme Shock Treatment”, par les Ramones, “I’m So Lonesome I Could Cry”, par Hank Williams, “Human Fly”, par les Cramps, “Death of A Disco Dancer”, par les Smiths, “Attends que le temps te vide”, par Gérard Manset, “Don’t Turn The Light On, Leave Me Alone”, par Can, “I Swear That Somebody Was There”, par David Crosby… et “A Day In The Life a A Tree”, par les Beach Boys, au générique de fin ” : La Blogothèque aurait pratiquement pu publier tel quel cette play-list extraite d’un des délires du héros (malgré lui) du Patrimoine de l’Humanité , le premier roman de Nicolas Beaujon paru cet automne au Dilletante.

Mais nous avons réussi à contacter l’auteur, un Landais (aujourd’hui réfugié au Canada) que la pop-music a dû sauver d’une carrière administrative peu palpitante et dont il s’est certainement inspiré. De l’autre côté de l’Atlantique, il nous propose de partager ses émotions de l’été dernier.

“J’ai passé le mois de juillet en France, pendant cette curieuse canicule qui ne fit aucun mort de chaud mais de nombreuses victimes d’overdoses à l’eau de Vittel – en effet, l’info est semi-secrète, mais les médecins des urgences ont dû siphonner des centaines de patients transformés en bonbonnes à force de suivre à la lettre les instructions gouvernementales (allez dans les endroits frais, restez calme, et surtout BUVEZ DE L’EAU, même quand vous n’avez pas soif !)… Comme il fallait bien trouver une idée de programmation musicale pour cette sympathique invitation, j’ai choisi de ne pas me prendre la tête et de vous présenter, tout bêtement : les cinq chansons de mon été 2006 (ou : Canicule Party 06 ). Voici donc, cher public, une sélection de ce qui passait sur mon discman (je suis un anti I-pod, il faut savoir rester rebelle), lors de mes errances estivales dans les rayons congelés des grandes surfaces”.

Lou Reed : After Hours (live in London 1972)

“After Hours” n’a pas souvent été chantée par Lou, sans doute parce que le charme de cette chanson provient en grande partie de la délicieuse voix de Moe Tucker sur la version originale du Velvet Underground. Voici donc une rareté, 100% bootleg , 100% magnifique. La voix de Lou, capturée live un soir de novembre 1972, transforme une comptine mélancolique en complainte désabusée, plus lasse que réellement triste, ce qui la rend encore plus triste. On sent presque physiquement l’état dans lequel se trouvait le chanteur en cette période charnière, cette période où le vilain méchant Lou hésitait, tâtonnait, encore hanté par la disparition récente de ce qui fut probablement le groupe rock le plus génial du vingtième siècle (celui de Moe Tucker, pour les ignorants). On comprendra peut-être, en écoutant cette interprétation à fleur de peau, ce que des types comme moi recherchent en collectionnant les albums dits “pirates” : la vérité, nue comme un ver.

The Beach Boys : Leaving This Town (1973)

Pas de plus vaste erreur que de croire les Beach Boys finis après Pet Sounds . Enfin si, il y a de plus vastes erreurs, mais celle-ci est un véritable lieu commun qui doit être imputé – je ne vois pas d’autre explication – à la série de pochettes peu avenantes du groupe après 1968 (avec une palme pour Beach Boys Loves You , sorte de Rubicub sous trip). Parmi les pépites seventies des Beach Boys, voici, extrait de Holland , “Leaving This Town”, et son synthé qui tue. Ne jamais se fier aux vilaines pochettes, et donc aux apparences, telle est ma conclusion.

Grandaddy : Guide Down Denied (2006)

Le dernier disque en date de Grandaddy est annoncé comme le dernier disque de Grandaddy tout court. C’est dommage. C’est dommage et parfait à la fois : saluons le panache d’un groupe qui arrête avant que sa formule ne devienne qu’une simple formule, pleurons un groupe dont on adorait la formule unique, mélodique, méditative, et pleine d’inattendus surgissant ça et là, comme des diables hors de la boîte. Adieu Grandady, sur fond d’orgue de barbarie.

The Flamin’ Groovies : Bam Balaam (1969)

Les Flamin’ Groovies méritaient le succès, ils ne l’ont pas obtenu pour une raison simple : leur musique s’est toujours tenue à la frontière de la parodie, et en musique, le public n’aime pas ricaner, il veut du premier degré, du sang et des guts . Une bien jolie chanson en tous cas que cette “Bam Balaam” ; chanson tourbillon, moment de grâce qui rappelle d’autres moments de grâce, quand les jupes tournoient et les rires s’envolent dans la nuit étoilée. Yeah !

Gram Parsons : Brass Buttons (1974, réédition Rhino 2006)

Les gens de Rhino savent ce que remastérisation veut dire : jamais la musique de Gram Parsons n’avait aussi bien sonné, enfin révélée dans toute sa lumineuse splendeur… Quant à “Brass Buttons”, qu’ajouter ? Tout le monde connaît ce morceau, ou devrait le connaître. Les jeunes d’aujourd’hui le diraient mieux que moi : c’est trop . Trop beau. Trop tout. Repose en paix, Gram, les chevaux sauvages ne t’éloigneront pas de nous.

Voilà pour l’été 2006. Depuis, Modern Times est paru. L’automne est là.