
1976. La pop s’ennuie. Elle n’est pas bien vieille, mais elle a des rides et de l’embonpoint. Ses héros sont fatigués. Voire fatigants. Les couches de graisse s’accumulent dans des chansons interminables où la pose compte plus que le reste.
En fait, elle ne sait plus à quoi elle sert, la pop. Elle a révolutionné le monde, changé la vie, créé une industrie, tenu la jeunesse entre ses mains. L’année de la réunification du Vietnam, une grande cause qui avait naguère fait claquer bien des refrains partout dans le monde, elle est entrée dans une crise de vocations. Son seul horizon : faire trémousser la jeunesse occidentale qui a la chance d’échapper à la crise naissante. Sa vedette de saison est Donna Summer. Love to Love You Baby
est LA chanson de 1976. Tout ce que le pop a de neuf à offrir, c’est ça : le disco. C’est déjà le courant dominant, même si le stade suprême de l’évolution ne sera atteint qu’en 1977 avec Chic, puis, pour conquérir définitivement les Blancs, avec les Bee Gees en 1978. Personne n’hésitera alors à les présenter comme les nouveaux Beatles. Voilà pour situer ce que nous qualifierons poliment de contexte de l’époque. En ce temps-là, Monsieur, on n’est pas trop regardant sur la qualité musicale de la marchandise, du moment qu’il y a marchandise. Avec le disco, les DJ prennent le pouvoir laissé libre par les auteurs-compositeurs-interprètes et les groupes. Jusqu’ici, c’étaient les cellules de base de la musique populaire. Ils sont toujours là. Mais ils expédient les affaires courantes. Ils n’ont plus grand-chose à dire. Ça arrive même au meilleurs…
Plusieurs figures de premier plan maintiennent malgré tout à un niveau honorable. Avec Desire
[Desire
de Bob Dylan a été enregistré en 1975 et a connu un premier pressage aux Etats-Unis cette année-là. Mais sa date de sortie officielle est bien le 16 janvier 1976. Ce genre de question se posait souvent à l'époque, où le concept de sortie mondiale n'avait pas encore été inventé...]], Bob Dylan publie l’un de ses albums les plus dignes de l’après-1967. Joni Mitchell continue sa recherche très personnelle avec Hejira
. Passés chez Epic, les Jackson 5 sont devenus The Jacksons. L’album éponyme de 1976 sera le moins dicté par la mode de toute leur discographie. Michael a terminé de muer. [Il rôde sa voix d'adulte sur des textures dont il se souviendra pour Off the Wall
. The Song Remains the Same
de Led Zeppelin plaît encore aux fans du groupe. Marvin Gaye, sur I Want You
, fait entendre qu'il bande encore, et plus que jamais. Bob Marley et les Wailers enregistrent un de leurs disques les plus sous-estimés, Rastaman Vibratio
n, qui a tout pour lui, sauf un hit. Mais tout cela manque de punch. Ce sont des albums qui marquent une année, pas une époque, et encore moins l'histoire. Leur mérite essentiel est d'échapper aux gangrènes de ces mid-70's qui voient s'épanouir les requins de studios. C'est sous leur coupe que le son devient de plus en plus sirupeux, les pianos calibrés pour tous types d'ascenseurs, les solos de guitare héroïquissimes. David Bowie et son Station to Station
sont à cet égard exemplaires. Paul McCartney tombe dans le panneau de l'air du temps, qui consiste à faire une intro intéressante pour précéder un morceau sans intérêt, noyé sous sa propre caricature. Dans le genre, son Silly Love Songs
casse tout. L'intro, géniale, sonne comme la rencontre rêvée entre Tortoise et Pierre-Yves Fouré. La suite aurait dû paraître sous pseudo.
(deleted Video : http://www.youtube.com/watch?v=wNdUTIaLdX0)
Les deux papes du rock et du jazz, les deux mamelles de la musique populaire, ont tout compris avant tout le monde. John Lennon et Miles Davis choisissent l'un et l'autre 1976 pour entamer les plus longs tunnels de leur carrière. Ils ne prendront fin qu'en 1980. Davis le jazzman est allé aussi loin que possible dans la fusion du jazz et du rock. Il a quitté la scène sur deux mauvais live en 1975, Agartha
et Pangea
.
Il laisse Jaco Pastorious prendre la relève : le plus grand bassiste de l'histoire sort son premier album en 1976. Lennon, lui, avait si peu d'idées qu'il avait réenregistré, l'année précédente, des versions contestables des standards du rock n'roll. La légèreté et l'efficacité de la musique de son adolescence lui manquent. En 1976, il redevient à mi-temps l'ado potache de Liverpool (avec McCartney, il est à deux doigts de surgir sur un plateau TV à New York pour annoncer un faux retour des Beatles) et sera bientôt un papa poule. Mais son entreprise de 1975 a un sens. Elle signifie que le rock s'est perdu dans sa conquête du pouvoir à force de vouloir faire arty et commerce à la fois. Il ne remet plus rien en cause. Il a oublié d'où il venait : trois accords, des textes faciles, un moteur à explosion pour toute rythmique. Une partie de la jeunesse comprend le blues de papa Lennon mais, plus radicale, a d'autres moyens à proposer pour fucker la bien-pensance (et bientôt le système). Cette minorité activiste conjugue le retour aux sources au futur plutôt qu'au passé. Elle invente le punk. C'est un fait historique daté, mais personne ou presque ne sent venir la révolution au moment où elle se joue. En 1976, sa seule visibilité est le premier album des Ramones : 28 minutes et 53 secondes pour quatorze titres, manifestes d'un retour violent aux racines. En Europe, les historiens datent la naissance du punk des 20 et 21 septembre, dates du festival Punk Special au 100 club de Londres. The Clash naît en avril. Les Sex Pistols signent en octobre. Mais il faudra attendre 1977 ou 1978 pour que ses têtes d'affiche pondent un album (Sex Pistols, The Clash, Buzzcoks, Stinky Toys, Siouxie and the Banchees...), patienter jusqu'à leur succès public pour que le phénomène soit décelé, et attendre trois bonnes années pour que ce punk soit digéré par des compositions dignes de ce nom dans quelque chef-d'œuvre de la trempe de London Calling (1979).
Rien d’étonnant, dans ces conditions, à ce que les deux monstres sacrés de l’année se soient évadés de toutes ces tendances (très) lourdes, comme, un an plus tôt, le Born to Run
de Springsteen et le radical Another Green World
de Brian Eno.
Le qualificatif de chef d’œuvre se discute sur The Songs in the Key of Life
de Stevie Wonder. Mais avec ses deux disques bien remplis d’essais trans-genres, il impose quelque chose qui ressemble à l’autorité morale de l’Album blanc des Beatles, huit ans plus tôt. Il a lui aussi ses sommets intemporels (Pastime Paradise
), ses tubes (Sir Duke
), ses trésors cachés (If It’s Magic
, que Björk pourrait reprendre sans rien changer), ses temps faibles (Ngiculela
) et une inoubliable pochette, ingrédient sans lequel il n’est d’album mythique possible. L’autre work of art
de 1976 se récite en français. Sans L’Homme à la tête de chou
, que serait-il resté de l’an III de la Giscardie à part «Qui c’est les plus forts, c’est les Verts
» ? Gainsbourg réussit, comme à chaque moment clef de sa carrière, à formidablement s’entourer sans rien renier de sa folie créatrice. Les guitares (à deux jacks) et les rythmes tribaux remplacent les cordes de Melody Nelson pour conter un autre amour déraisonnable et dramatique. C’est un brillant OVNI, dont le texte brut est un vertige à lui seul. Mais le public traite encore Gainsbourg comme un blanc-bec. A moitié coucou, il commettra quelques mois plus tard Sea, Sex and Sun
, histoire d’être en phase avec les attentes du marché. Alors, il touchera sa cible. Vraiment, dure époque.

SIX CHANSONS POUR AIMER 1976 :
- ROXY MUSIC – « Love Is the Drug
« .
Franz Ferdinand n’a pas inventé la musique qui fait danser les filles (et tripper la critique). Tout est déjà dans ce hit : la basse qui tape, deux guitares abrasives, un refrain asséné et facile à retenir. La touche en plus : un bonus de cuivres sortis directement d’un volume d’Ethiopiques.
(deleted Video : http://www.youtube.com/watch?v=N8cIUw7TIwY)
- THIN LIZZY – « The Boys Are Back in Town
« .
Difficile de résister à ce tube absolu plébiscité par les radios, malgré un riff de guitare un rien démonstratif. Le titre est à lui seul tout un programme : elle est là, l’annonce du punk. Les mauvais garçons vont reprendre la main dans l’histoire du rock.
- STEVIE WONDER – « Sir Duke
« .
C’est l’O-bla-di O-bla-da de la musique noire. Un bonbon pop bondissant, incroyablement bien troussé, qui dure dans l’oreille sans forcément avoir le profil pour la postérité.
- THE JACKSONS – « Living Together
« .
Là encore, il y a du glucose, beaucoup de glucose, mais personne ne reprochera aux Jacksons d’imiter l’immense Curtis Mayfield en plein cœur de leur premier album « indépendant ». Son meilleur morceau reste Enjoy yourself, placé en ouverture.
(deleted Video : http://www.youtube.com/watch?v=hdXrEqHJrPk)
Sans transition : plagiat :
(deleted Video : http://www.youtube.com/watch?v=_el9Bprqr4Y)
- PAUL SIMON – « Fifty Ways to Leave Your Lover
« .
Il n’y a pas de trucage : il était possible d’être sobre, inspiré, émouvant, novateur mais efficace en 1976.
(deleted Video : http://www.youtube.com/watch?v=4hWEQPwCHBg)
- SERGE GAINSBOURG – « Variations sur Marilou
« .
Comme Verlaine en son temps, Gainsbourg mue son érotomanie en poésie pure, décrit les plaisirs solitaires de la peu farouche Marilou avec une précision chirurgicale, faisant passer Je t’aime moi non plus pour une aimable comptine. « Dans son regard absent et son iris absynthe, quand crachent les enceintes, de la sono lançant accords de quartes et de quintes, tandis que Marilou s’esquinte la santé, s’éreinte à s’envoyer en l’air ». Sept minutes quarante inouïes.





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