La Blogothèque

Dirty On Purpose

Certains albums gagnent à être écoutés dans des conditions spécifiques.

Certains s’écoutent mieux dans le noir, allongé sur son lit. D’autres se révèlent en soirée, en arrière-fond de discussions alcoolisées. D’aucuns ne trouvent leur sens que sur la plage, en regardant s’assoupir votre copine. D’autres en observant les gens sur le quai d’en face en attendant votre métro.

Certains sont des disques du matin, d’autres du soir.

Ceux-là sont pour les peines de cœur, ceux-ci pour les jours de pluie.

Hallelujah Sirens , le premier album de Dirty On Purpose (originaire de Brooklyn et dont l’ancienne claviériste est la tête pensante des Au Revoir Simone), n’est pas un disque à écouter au bureau les yeux rivés sur l’écran du pc. Hallelujah Sirens est un disque qui a besoin d’espace pour s’épanouir, qui doit s’écouter au casque et à ciel ouvert.

C’est un disque citadin. Un disque qui a besoin de mouvement. La plupart de ses chansons gagnent à être écoutées en marchant (mais je suis sûr qu’en voiture, ça fonctionne aussi bien). Le mouvement leur donne du relief, accompagne leur ascension, leur circonvolution.

C’est surtout dû aux guitares. C’est un de ces disques où les guitares ne m’apparaissent plus comme des instruments de musique mais comme des pinceaux prédestinés à repeindre le ciel. Des guitares en cascades, qui se chevauchent, qui s’enchevêtrent, une note grimpe par-dessus l’autre, un arpège en double un autre, des échos se dilatent jusqu’à occuper tout l’espace, jusqu’à tricoter un paysage de sensations. Ce sont des guitares qui doivent autant au rock indé new-yorkais qu’à un shoegazing rêveur. Un shoegazing au tapis de guitares éthérées qui ne me donne pas envie de regarder mes pieds mais plutôt de scruter le ciel.

Un morceau comme Light Pollution , on ne peut l’écouter qu’en marchant. La musique vous englobe, les visages défilent, les rues défilent, les voitures défilent, vous finissez par caler le rythme de vos pas sur celui de la batterie et lorsque le morceau atteint son pic, vers 3 min 25 et que les guitares s’envolent, on pourrait jurer que des gosses courent le long de la façade du building d’en face, droit vers le ciel, un crayon pastel à la main. D’un coup tout concorde, et c’est un ravissement.

D’ailleurs sur le même morceau, le refrain dit ceci : « take the long way home / take the wrong roads « . Le groupe ne confirmera peut-être pas mais je décrypte le message ainsi : « ne rentrez pas tout de suite, continuez à marcher, prenez les chemins de traverse, il vous reste beaucoup de morceaux à écouter « .

Et si on est fatigué de marcher, ils ont placé deux ballades pour laisser le temps de se reposer, bizarrement toutes deux situées près d’un lac (The Lake Effect , puis Fake Lakes ). Pour ces morceaux-là, il faut s’arrêter ; trouvez un banc, ou encore mieux, un parc ; allongez-vous dans l’herbe, installez-vous dans une douce suspension, flottez en apesanteur avec les digressions de guitares et écoutez les nuages bouger au ralenti.

Hallelujah Sirens : l’une des meilleures raisons de coucher dehors cette année.