Ces derniers temps, je me réveille parfois en pleine nuit et j’ai l’impression que ma main gauche est morte. Je suis en sueur et une sorte de tétanie partant du milieu de mon avant-bras gauche et allant jusqu’au bout des doigts semble avoir vidée de son sang toute cette zone, l’a contracté jusqu’à l’anesthésier, pour n’y laisser qu’un masse de chair engourdie, un bloc inerte.
La première fois que c’est arrivé, j’ai crû avoir dormi sur mon bras et coupé la circulation du sang : ça nous arrive tous au moins une fois. Mais en voyant le phénomène se répéter plus souvent que raison, 2 à 3 fois par semaine, j’ai fini par pencher plutôt pour un problème nerveux ou musculaire récurrent. Et quand ça arrive, il me reste plus qu’à étendre le bras, à décrisper les muscles, à essayer de remuer progressivement les doigts, un peu plus loin à chaque effort, en attendant que cette sensation paralysante s’évanouisse au bout de quelques minutes. Et dans ces cas,-là, je me mets à penser à Greg Weeks. Et à un morceau de son dernier album Blood is Trouble , intitulé These Hands , où il psalmodie d’une voix épuisée un “these are not my hands before me ” lesté par le vécu.
Voilà. Il fait nuit. Je suis en sueur. J’ai les yeux qui me brûlent, je suis perclus de fatigue. J’attends qu’un bras qui me semble étranger se réveille. Et je pense à Greg Weeks.
La musique de Greg Weeks m’a beaucoup accompagné depuis un an mais c’était avant tout sous la forme de son groupe Espers (dont j’ai déjà parlé dans cette rubrique à deux reprises, ici et là). Leur second album, paru cette année et intitulé simplement II n’a fait que renforcer mon attachement. Il est fort probable que II soit mon album préféré de l’année lorsque viendra l’heure des bilans de 2006 ; en tout cas c’est déjà l’un de mes albums préférés tout court. Leur musique est devenue un peu plus sombre mais aussi toujours plus fluide, plus limpide, plus envoûtante, plus dilatée, plus ample, jusqu’à atteindre une forme de space-folk-psychédélique sidérant. Ca fait bien longtemps que je suis à court de mots ou de métaphores pour décrire l’effet que ça me fait mais il faut seulement retenir que je trouve ça exceptionnel ( : achetez cet album).
C’est en étant terrassé par ce II
que je me suis enfin résolu à réviser la carrière solo de Greg Weeks (dont je ne connais que partiellement le Awake Like Sleep
de 2001). Je suis alors tombé sur ce Blood Is Trouble
, sorti dans l’indifférence générale début 2005. C’est profondément injuste en regard de la qualité supérieure du disque, qui du coup ressemble à s’y méprendre à un trésor caché.
Weeks n’y révolutionne pas son univers, pratiquant un folk pas très éloigné de celui d’Espers mais sur une note forcément plus intimiste (bien que l’on y retrouve nombres de ses collaborateurs habituels), sur des formats plus courts et (légèrement) moins digressifs. Mais Blood Is Trouble surprend et se démarque par sa noirceur relative, par une humeur volontiers torturée ; on sent jusque dans la voix de Weeks que c’est un disque au bord de l’épuisement mais qui avance par la force de l’obsession ou perdu dans un hallucination quelconque.
La tonalité de l’album trouve son explication dans sa genèse : souffrant de tendinites chroniques et du syndrome du canal carpien, Greg Weeks a dû repousser l’enregistrement du disque pendant plus d’un an, étant incapable de jouer et devant trouver un “vrai” boulot pour payer ses soins. Difficile de ne pas lire cette douleur en filigrane tout le long du disque, bien que celui-ci ne cède pas intégralement au misérabilisme ; c’est une douleur qui lui donne un poids, une profondeur, sans pour autant l’entraîner dans les bas-fonds de l’apitoiement.
Le sang pose problème ? Admettons. Mais les problèmes font parfois de grands disques.





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