La Blogothèque

Les mises en son d’Headphone

« Quelle est la genèse de votre deuxième album, Two Stories High ?

CHG : On a improvisé pendant deux jours, à quatre, dans un grenier chez un copain, et l’album a été construit sur cette base-là. On a joué, joué, joué, on a gardé des trucs, on en a jetés pas mal. Sur le premier album, Work in progress , nous étions vraiment tous les deux au départ.

JMP : L’autre différence, c’est que sur le premier, les musiciens sont passés individuellement pour enregistrer leur partie. Ça donne un truc un peu plus délié. En live, avec une basse, une batterie et deux guitares, fatalement, ça change tout. Sur Work in progress , la plupart des morceaux étaient nés à la guitare, ce qui donne ce côté plus “ambiance”. Là, c’était plus ouvert.

Sur quelle idée de musique le groupe s’est-il constitué ?

JMP : On se connaît depuis le collège mais le projet a commencé en 1998. Nous étions fans de Talk Talk tous les deux. J’ai pu exploiter cette sensibilité par la suite dans Bed. Avec Benoît Burello (leader de Bed), nous avons les mêmes origines. Mais lui chante. C’est une vraie différence d’approche. Ce que j’exprime dans Headphone, je ne l’exprime pas ailleurs.

CHG : On entend dans notre tête à peu près les mêmes sons. On rame dans le même sens. Pas toujours à la même vitesse, mais ce n’est pas bien grave.

Votre musique est très originale. L’idée de Robert Wyatt selon laquelle les gens forment un groupe parce qu’ils ne trouvent pas ailleurs la musique qu’ils aimeraient écouter vous semble destinée…

JMP : Pour moi, Headphone est le mix de plusieurs choses que j’aime, pas forcément de quelque chose qui n’existait pas. Nos racines, c’est le Velvet Underground, Sonic Youth, Brian Eno, Talk Talk, du jazz, du blues. Je sais d’où vient ce que j’ai donné à chaque morceau. Mais je ne me rends pas compte vraiment de notre singularité.

L’improvisation n’est pas exactement quelque chose de très courant dans le rock…

JMP : Le Velvet improvisait pas mal. Je pense en tout cas que le son de White Light White Head doit beaucoup au hasard et aux expérimentations. On trouve aujourd’hui des groupes comme Animal Collective. Mais en y réfléchissant, c’est vrai : en général, on improvise peu dans le rock. La présence du chant cadre beaucoup le format.

Utiliser la voix ne vous a jamais intéressés ?

JMP : On ne tire pas au fusil sur les chanteurs mais, il n’y en a pas dans le projet Headphone.

CHG : Sur le premier disque, il y avait de la voix sur le deuxième morceau, Sublime Parade . Quelqu’un parlait. Je trouvais que ça ne marchait pas, c’est parti à la poubelle.

JMP : The End aussi était chantée par Benoît Burello mais ça ne semblait pas cohérent que le dernier morceau soit chanté. En revanche, la voix en tant qu’instrument, ça me parle, comme le fait Mike Patton dans Fantômas. J’aimerais bien tenter ça un jour.

Deux albums en huit ans, est-ce que cela signifie que Headphone est un projet intermittent ?

JMP : Charles travaille et moi, je suis musicien, donc intermittent. C’est forcément un projet “à côté” car il n’est pas porteur. Nous sommes sur une structure indépendante (Ici d’ailleurs), sur une musique qui a du mal à trouver sa place. Maintenant, Headphone est pour moi plus important que les autres car j’y officie en tant que compositeur. Ce n’est pas le cas dans les autres groupes (Bed, The Married Monk). Mais je ne peux pas le mettre devant les autres. Ce serait trop compliqué. Faire des morceaux, ça prend du temps.

CHG : C’est aussi dû à notre mode de fonctionnement. Après deux jours d’improvisation, il faut trouver une direction, faire le tri, échanger nos points de vue, c’est dur, c’est long.

JMP : Il n’y a pas de contrainte de temps. On n’a pas de pression d’où que ce soit. Le label prend l’album une fois qu’il est terminé. Nous ne sommes pas attendus. On a ce luxe du recul que n’ont pas les groupes “dont on attend un album pour septembre”.

Sur votre site, vous indiquez avec ironie que votre disque est disponible en magasin « dans les allées techno ou trip-hop, ou mieux, musique électronique, parfois, rock indépendant ». Vous vous classez où ?

JMP : Pour moi, on est un groupe de rock. Si les gens pensent qu’on est un groupe d’electro, de musique expérimentale ou de BO imaginaire, ça me va aussi. Mais notre culture, elle est rock.

Pourquoi ce malentendu ?

JMP : Le côté instrumental. L’image un peu floue, aussi. Le rock a ses codes. On ne les respecte pas trop. Comme il y a un peu d’électro, les distributeurs ont jugé qu’il valait mieux nous mettre dans le bac trip-hop. Ces histoires d’étiquettes ne me gênent pas trop, sauf qu’on parle souvent de BO imaginaire en ce qui nous concerne et je ne voudrais pas qu’on soit catalogué comme ça. Si l’opportunité se présente, on ferait une musique pour le cinéma, mais ce n’est pas une chose à laquelle on aspire plus que de faire un autre album. Il n’y a pas grand-chose qui nous différencie des autres. Le rock est une culture. J’ai grandi en écoutant du rock, je connais un peu le jazz mais je ne peux pas prétendre faire autre chose que du rock. C’est aussi une question d’énergie, de mentalité. Le jazz est un milieu très fermé. On ne peut pas nous mettre là-dedans, on s’ouvre à tout.

CHG : Les chroniques du premier album parlaient souvent d’électronique, de synthétiseurs, alors qu’il n’y en avait pratiquement pas en dehors de quelques effets.

JMP : J’aime bien l’electro, alors j’essaie de distiller quelques trucs. Mais Charles ou Marc, ce n’est pas un genre qui les passionne plus que ça.

Quels sont les artistes dont vous pouvez vous sentir proche ? Dont la musique vous nourrit ?

JMP : On ne définit pas notre famille par rapport à un style mais à une manière de faire la musique. Man est un nom qui revient souvent quand on parle de notre musique. Mais je ne les connais pas trop. En revanche, je me sens proche d’un Cosmo Vitelli. J’écoute beaucoup Fantômas. Ça m’a surpris et excité. Quand on a créé le groupe, on voulait aussi s’approprier le fait de n’avoir aucune barrière sur les formats. Je trouve que Fantômas a réussi à faire ça : éliminer les barrières.

CHG : Moi, j’écoute de la musique bien sûr, mais rien ne me transporte vraiment. Le dernier choc, c’est Talk Talk. Je n’ai jamais retrouvé un truc qui m’ait autant excité, qui m’ait procuré ce plaisir d’être ailleurs. Je m’intéresse plus au cinéma en fait, notamment au cinéma américain depuis les années 70 : De Palma, Scorcese, Friedkin, Coppola, Cronenberg, Oliver Stone. Apocalypse Now , c’est une impro. JFK , du point de vue du montage, c’est stupéfiant. Notre musique est montée comme un film. Un réalisateur américain qui a un peu de moyens filme avec quatre ou cinq caméras en même temps et il fera son montage après. Au lieu d’avoir des images, on a des sons. On découpe et on met en scène tous ces sons. Le logiciel qu’on utilise est d’ailleurs un logiciel de montage vidéo. Notre musique, c’est aussi ça, des bouts de son qu’on mélange, qu’on recolle, et parfois des choses fonctionnent alors que ce n’était pas évident au départ.

JMP : Pareil, mais je remplace Oliver Stone par Sam Peckinpah (rires) .

L’avenir ?

JMP : On espère faire un peu de scène à l’automne. Un troisième album, a priori, on en a envie. Après, il faut voir les idées et aussi une réflexion peut-être extra musicale. Je me demande souvent, avec le flot de sorties qu’il y a, à quoi ça sert de se donner tant de mal pour sortir un disque. On sait qu’en un mois, ça va être plié : si le disque ne marque pas tout de suite les esprits, il passe inaperçu. Par ailleurs, je sais bien que les gens consomment autrement, mais ce qu’on sait faire, c’est des albums. Notre musique n’est pas faite pour être vendue pour une sonnerie de téléphone, par exemple. On continuera à faire de la musique tous les deux. Mais il faudra voir, dans deux ans, si le label est encore là, si on sort encore des disques. On a du mal à trouver une place.

Pourquoi ?

JMP : Je ne sais pas. Je trouve bizarre qu’on nous dise que notre musique est difficile. Passer à la radio, c’est compliqué. La scène, c’est compliqué. Dès qu’on dit qu’on est cinq ou six, on nous fait les gros yeux. Tout ce qui est extra-groupe, c’est compliqué, mais c’est pareil pour tous les groupes auxquels je participe. C’est un peu plus dur avec Headphone qu’avec The Married Monk, qui a un format pop. On est trop expérimentaux pour le circuit rock et trop rock pour les gens qui aiment la musique expérimentale. Si on allait dans un festival electro, on nous dirait qu’il y a trop de mecs qui jouent et pas assez de machines. L’avantage, c’est qu’on est souple. On n’a jamais eu deux fois la même formule. C’est toujours différent, heureusement, mais ce n’est pas toujours aussi réussi, hélas.

CHG : Rejouer sur scène des choses qu’on a improvisées, c’est un challenge.

JMP : Je serais incapable de m’embarquer sur une tournée de quinze dates. Mais cinq ou six concerts dans la continuité de ce qu’on avait au Point-Ephémère, ça me tente. Comme les nouveaux morceaux sont plus rock et rythmiques,moins “ambiance”, il y a plus de plaisir. Ça demande moins de concentration et ça laisse plus de places pour écouter les autres.

Savez-vous qui sont les personnes qui vous écoutent ?

JMP : Des gens curieux. On nous catalogue dans le post-rock, donc ceux qui aiment ça ont peut-être tendu l’oreille. Des 25-35 ans qui écoutent du rock indépendant. Mais en fait, je ne sais pas. Toi par exemple, tu es tombé sur nous comment ?»