La Blogothèque

Sunset Rubdown, ou les explosions de Spencer Krug

Je me souviens encore de ma première écoute de Dear sons and daughters of hungry ghosts . Je me souviens bien de cette chanson qui commence comme lancée du haut d’une falaise. De l’impression de n’avoir jamais entendu un tel chant, qui joue en permanence avec l’essoufflement et la syncope, cette voix puissante que l’on croirait en train de lutter contre sa première arythmie.

Il s’appelle Spencer Krug , l’homme qui chantait aussi puissamment. Et aujourd’hui il est plus important que le groupe sous lequel il a chanté cette chanson. Il dépasse pour moi Wolf Parade , parce qu’il m’obsède avec son autre groupe, Sunset Rubdown .

Ce fut un titre par ci, une session acoustique par là (chez Daytrotter, indispensable), une fascination qui est montée lentement, et a pris corps avec cet album sur lequel j’ai fini par mettre la main. Cet album qui n’est pas distribué en France. Cet album somptueux, foisonnant, ‘Shut up I am dreaming’.

Les chansons de Sunset Rubdown sont des cousines, plus ramassées et plus ambitieuses à la fois, de celles de Wolf Parade. Plus encore ici, les mélodies sont poussées, expurgées par des rythmes appuyés, comme relâchés après un trop plein de pression. Si bien qu’on a le sentiment que ces morceaux débordent, qu’il y a déluge de guitares, de cordes, quand une écoute plus attentive ne nous fait capter qu’une guitare parfois deux, un piano ou un orgue, une batterie et un tas de petits instruments.

Tout tient à la force de cette voix, à la batterie en permanence sur le devant de la scène à un jeu subtil entre retenue et poussée, à un art de la pause tendue, de la tempête soudaine. Sunset Rubdown noie ses morceaux dans un maelström pour en sortir les mélodies au forceps. Je ne peux qu’être d’accord avec Discoblog qui voit là l’invention d’un nouveau son, une nouvelle pierre posée sur la route déjà façonnée par le dernier album de Broken Social Scene, par Wolf Parade et Arcade Fire évidemment.

L’album est d’une folle richesse. Dix chansons comme des pièces d’opéra, cela donne un album d’épopées, que je pourrais vous raconter sur des pages. Un album travaillé au corps, trituré, disséqué, reconstitué. Krug a rangé et dérangé la chambre de ses chansons : Sunset Rubdown avait sorti un autre disque l’an dernier, sur lequel une bonne partie des chansons étaient esquissées au brouillon. Ecoutez la première version de Stadiums and Shrine , pauvrette, rachitique, et ce qu’elle donne sur le nouvel album, pleine.

Je ne peux pas ne pas vous ajouter un autre morceau de l’album. Ou l’influence évidente de Bowie est la plus flagrante. Globalement, Krug chante un peu comme tous les Bowie qu’on a connus. Sur The Empty Threats of Little Lord , on croit entendre le vieux David reprendre l’Amsterdam de Brel, soudainement rejoint par les choeurs de la Langley School.

Oui, c’est un album épuisant. Un album de tripes. C’est un bijou. En 2006, de nouveaux langages s’inventent. Sunset Rubdown pose les bases de nouveaux cris.