La Blogothèque

Dr Blogo : Afrirampo

Cher Dr Blogo,

Je m’appelle Bertrand, j’ai bientôt trente ans. En général, j’aime bien la noise, surtout japonaise (Merzbow, ce genre de choses) mais ce que je préfère par-dessus tout, c’est sauter en l’air avec Yohan et Olivier (deux amis qui ont à peu près mon âge) et hurler “dodododo do” en écoutant Afrirampo . Ma famille et mes amis s’inquiètent. Que me conseillez-vous ?

Merci de votre réponse.

PS : J’aime bien aussi regarder un album où on voit des photos nues des deux membres du groupe.

—-

Cher Bertrand,

je viens d’écouter Dodododo , histoire de pouvoir vous répondre en toute connaissance de cause et je crois que je peux à présent mieux comprendre votre cas. Il me semble assez naturel que trois pré-trentenaires en mal de repères (et de repaires), en recherche de sens puissent trouver libératoire de pousser des cris (forme d’expression primitive, libérée de la pesanteur qu’apporte immanquablement le besoin de faire sens, de formater ce que

l’on expulse de soi pour le rendre intelligible à autrui). Ces cris, qui n’ont de signification précise pour quiconque (ni pour le locuteur, càd vous et vos amis, ni pour ceux qui l’écoute, càd les amis et la famille qui s’inquiètent, ni même sans doute pour les membres d’Afrirampo) deviennent alors les instruments d’une forme de catharsis. Victoire symbolique, transitoire et vaine d’un ça instinctif et primal sur un surmoi normalisateur et mortifère. Défi au monde, appropriation de l’exotisme comme porte vers un ailleurs, un autrement. Tentative de

s’extraire de la société pour quelques instants de communion avec l’absurdité du monde.

Ce qui rend ces cris et ces sauts particulièrement irrésistibles pour ceux qui les poussent et intriguants (voire inquiétants) pour ceux qui en sont les témoins,

ce qui en décuple le pouvoir thérapeutique et/ou cathartique est sans doute qu’ils sont pratiqués de concert par trois individus distincts. Ce mode d’expression, inintelligible et donc a priori impartageable (il est vain de vouloir d’expliquer à un quidam en quoi sauter sur place en hurlant “dododo” sur une musique déstucturée rythmiquement, a-mélodique et an-harmonique est agréable) est donc malgré tout partagé, commun. Il a une existence objective (et donc de facto une justification) en-dehors de l’esprit (forcément autarcique) de l’individu. Il trouve une résonance dans l’autre, celui que l’on peut voir et appréhender de

l’extérieur, lien obligé entre la subjectivité propre à chacun (circonscrite par la pensée) et l’objectivité, réalisation sociale qui surpasse et regroupe les subjectivités de chacun dans une forme de norme par rapport à laquelle on doit se définir. Etre trois à réagir de la même façon à la même musique est dès lors une source instantanée de réconfort. Confort et libération se nourrissant mutuellement dans un cercle vertueux de plaisir immédiat, de jouissance intellectuelle, spirituelle, physique et sociale qui donne pour quelques instants d’éternité à la vie un sens avec lequel on se sent totalement en phase.

En conséquence, je ne vois aucun inconvénient à ce que vous continuiez à utiliser la musique d’Afrirampo comme exutoire, à condition que vous preniez conscience des limites de l’exercice. La musique est un plaisir et doit le rester[[Un chien, des chats, deux canaris, une chèvre.]] mais, si l’inquiétude de votre entourage vous met mal à l’aise, n’ayez pas peur de leur parler de votre amour pour ce groupe ou pour la noise japonaise en général. Prétez-leur l’un ou l’autre album en les accompagnant, si vous le jugez nécessaire, de quelques mots d’explication, histoire de leur faire percevoir le plaisir que vous y trouvez. Si ce sont vos amis, ils ne demandent qu’à comprendre. Il pourrait aussi être opportun de leur présenter une autre facette de votre personnalité, de mettre en avant d’autres goûts musicaux, plus conventionnels peut-être, afin que vous paraissiez comme une personnalité riche et complexe, qui n’a pas peur de se coltiner à des genres et à des sensations malaisantes, et pas comme un être égaré, prisonnier d’un carcan esthétique inversé qui le rend malheureux mais auquel il s’accroche comme à un étendard, histoire de hurler au monde sa singularité.

PS : Pour ce qui est des photos, je ne m’inquiéterais pas outre mesure. C’est tout à fait naturel.

Si vous aussi, vous avez des inquiétudes et souhaitez obtenir une réponse de Dr Blogo, n’hésitez pas à nous contacter via un commentaire. Dr Blogo analyse notamment tous les rêves à teneur musicale.

(eh oh, c’est les vacances, on a bien le droit de lancer une rubrique de psychanalyse tendance marie-claire)