La Blogothèque

Un Casiotone peut en cacher un autre

Au fur et à mesure de la conversation, on commence cependant à cerner un peu mieux ce que la musique doit au personnage, et le personnage au musicien, à commencer peut-être par son parcours géographique.

« J’ai grandi près de San Francisco, du côté de la Péninsule. À 22 ans, j’ai déménagé à Portland. J’ai de la famille là-bas, j’y passais des étés quand j’étais enfant, ce n’était donc pas un saut dans l’inconnu… C’est assez bizarre là-bas, la population est très jeune, très alcoolique. On a l’impression que les gens déménagent là-bas quand ils ont entre 20 et 30 ans et y passent quelque temps. La plupart du temps, soit ils se remettent d’une décision vraiment stupide qu’ils ont prise, soit ils s’apprêtent à prendre une décision vraiment stupide. Ça ne ressemblait pas à un endroit où l’on s’installe, plus à un lieu de passage. J’avais besoin d’air, donc je suis parti quelque temps à Seattle, et c’était bien, il y a de la très bonne musique là-bas, mais j’étais dans une phase assez sombre de ma vie, donc je suis retourné en Californie.

J’ai fait beaucoup de tournées, j’ai sous-loué des appartements, dormi sur la canapé de mes parents ou par terre chez des amis, tout en tournant et en enregistrant des disques… Puis j’ai déménagé à Chicago, et ça se passe très bien jusqu’ici. Sur la côté Ouest, c’est très facile de rester coincé sur une ligne Nord/Sud, Seattle/LA. Les Californiens sont assez snobs : sorti de la Californie et de NYC, ils ne voient rien. Alors que Chicago est une ville fantastique, pour sa vie, son architecture… Ce n’est pas tant un échappatoire qu’une tentative pour recommencer quelque chose qui m’appartienne. Le problème, c’est que j’ai été en tournée la moitié du temps depuis que j’ai déménagé là-bas, donc j’ai plutôt hâte de rentrer à la maison. »

De la musique de zombies

Chicago est donc devenu sa vraie maison, avec des vrais amis (la preuve : ils se préparent au tournage d’un film de zombies). D’ailleurs, les zombies et les films d’horreur font partie intégrante de l’univers de CFTPA :

« J’adore les films de zombies comme ceux de Romero. Les films de zombies sont plus dans la critique sociale que d’autres sous-genres du film d’horreur. Les BO des films de Dario Argento, aussi, sont quelque chose que j’aime beaucoup. A Vienne, on m’a demandé de faire une bande-son pour Les mains d’Orlac , un film d’horreur allemand de l’entre-deux-guerre. J’ai déjà fait de la musique pour des films, mais pas sur cette échelle… je crois que la musique doit se suffire à elle-même, ne pas simplement illustrer une image, ou venir en plus. »

Le récent fait d’arme de CFTPA, c’est pourtant d’avoir vu son dernier single, le térébrant “Young Shields”, intégré dans la bande-son du feuilleton-culte The OC (en français, Newport Beach ):

« The OC , ça s’est fait d’une manière bizarre. Je jouais à LA, et une vieille amie est venu au concert, elle me parlait de son fiancé, mais le concert avait lieu dans un rade hyper punk qui passe de la noise music, on n’entendais rien, alors je me contentais de hocher la tête et de faire « oui », « ah, c’est super », tandis qu’en fait elle me disait « il y a des producteurs de la Fox qui sont venus t’écouter, ils pensent à toi pour The OC »…

Ils ont pris “Young Shields”, que j’ai vraiment écrit comme un hymne adolescent, une chanson que je voulais faire entendre à chaque adolescent naïf et impressionable (ce que j’étais d’ailleurs absolument moi-même à cet âge-là). C’est pour ça que j’ai mis cette chanson à disposition sur ma page myspace. Il y a comme un avertissement dans cette chanson. C’est exactement la chanson que je voulais faire passer aux gens qui regardent cette série. Et soudain, les producteurs de la série me la demandent…

J’étais en tournée quand ils m’ont appelé pour signer le contrat, et je n’y croyais pas, ça représentait une telle somme d’argent, ça me terrifiait. Mais tous les gens autour de moi me disaient, « tu dois le faire » : Jenny, qui chante sur Etiquette et qui est fan de cette série, Nick du groupe p:ano,

qui a même écrit une chanson qui s’appelle The OC … Quand j’en ai parlé à ma mère, elle s’est mise à pleurer de joie au téléphone, à me dire qu’elle était fière de moi… alors j’ai signé et faxé le contrat, depuis Knoxville, Tennessee. Et deux semaines plus tard, je me préparais avant un concert, quand j’ai reçu d’un seul coup 30 SMS me disant « je crois que j’ai entendu Young Shields sur The OC , mais je n’en suis pas sûr ! ».

Le truc bizarre, c’est que je réserve moi-même les dates de mes tournées américaines, et quand j’ai essayé de booker une date sur Orange County (où se passe The OC , d’où le nom de la série), et le club à qui j’ai proposé une date m’a envoyé sur les roses ! Ils m’ont dit : « tu sais, les gens de OC ne s’intéressent pas vraiment à ta musique… », et j’étais dégoûté ! Après coup, c’était la revanche ultime, une ironie suprême, que de voir la chanson diffusée dans la série…

The OC était une expérience intéressante aussi parce que je fonctionne toujours sur une échelle très modeste, je décide de tout sur mes disques… Je me suis tiré une balle dans le pied, du point de vue professionnel, depuis que je fais de la musique, par peur d’être connu, ou de l’industrie musicale, donc c’était bien d’avoir un contact avec cet autre monde… »

Dr Owen et Mr Casiotone

Donc CFTPA est sur The OC , mais Owen Ashworth ne joue pas à Orange County : est-ce la revanche du double sur le créateur ? Ou plutôt la revanche de Frankenstein sur sa créature ? Justement, Owen, quel type de relation entretiens-tu avec ce type, CFTPA ?

« Je ne sais pas, c’est intéressant, je ne le regarde pas vraiment comme une personne… quand j’ai commencé à faire de la musique, je me disais qu’un musicien de pop devait avoir une certaine personnalité, je pense qu’il y a trois ans j’avais beaucoup plus le sentiment d’emprunter un personnage, j’essayais de construire une facade, comment dire… quelque chose de vraiment amoché et sans dessus dessous, d’assez sombre, peut-être plus sombre que je ne le suis, parce que je voulais faire une musique qui soit une consolation, une musique catharsique, et je pense que je me construisais ce personnage pour le bénéfice de l’auditeur beaucoup plus que pour le mien propre.

Quand j’étais plus jeune, je pense que j’avais besoin de quelque chose derrière quoi me cacher, d’un projet très défini. J’ai l’impression qu’avec Etiquette , j’ai vraiment essayé de m’en dégager, de me séparer de Casiotone pour laisser place aux chansons. Idéalement, j’aimerais enregistrer des disques anonymement. Quand j’écoute de la musique, je m’investis beaucoup dans le chanteur, on fait des conjectures sur le chanteur, sur ce qu’il est mais… il y a quelque chose que déteste dans ma propre musique, et je souhaiterais vraiment pouvoir en faire une proposition anonyme. »

Ce qui explique peut-être que sur Etiquette il y ait d’autres musiciens, et qu’on y entende aussi chanter des filles ?

« Je pense que la raison pour laquelle j’ai inclus mes musiciens et des chanteuses sur Etiquette , c’est que je voulais vraiment faire passer l’idée que tout cela est de la fiction. Quand je chante, je joue, j’essaie d’extérioriser des histoires et des émotions. Travailler avec des chanteuses me permet de me séparer de la musique, de dissocier le morceau de ma personnalité ou de ma voix. Bien sûr, il y a beaucoup de mes émotions dans chacune de ces chansons, elles ont mon cœur, mon cerveau, mais ce sont des constructions que je fabrique pour m’en détacher. »

Après Manoukian de La Nouvelle Star et la variétoche déterritorialisée, voici venir CFTPA et la pop anonymisée ? Le parallèle n’est pas si aberrant, considérant qu’Owen s’avoue récemment converti à American Idol , et surtout fervent supporter de Taylor, qui a chanté ses chansons préférées pendant les auditions.

Aux Synthétiseurs Anonymes

Bien sûr, si la musique de CFTPA est si belle, c’est justement parce qu’elle est tout sauf anonyme ; si elle est si efficace, c’est parce que la catharsis évoquée par Owen passe par des chansons jamais simplistes ou rassurantes émotionnellement :

« C’est très facile d’écrire des chansons à une seule dimension, des chansons qui sont soit très gaies, soit très tristes, soit très amusantes. C’est important pour moi de combiner tous ces éléments. Ce qui m’intéresse, c’est la frontière incertaine entre les émotions. Je pense aussi que c’est plus authentique : aucun sentiment n’est complètement noir ou blanc, il est toujours nuancé par son contexte socio-émotionnel. Il y a toujours une nostalgie, toujours de l’angoisse et toujours de l’espoir… Je veux écrire des histoires complexes, et même contradictoires. Je veux quelque chose qui fasse vrai, et qui soit difficile et honnête, parce que les gens sont comme ça. C’est aussi ce que j’aime dans la musique d’Arthur Russell, et c’est la musique que j’essaie de faire. »

Cette qualité ressort peut-être mieux dans le Concert à emporter et au show-case de la FNAC des Halles qu’avec le son un peu saturé de Mains d’œuvres. A la Fnac, Owen se déride, parle de son frère Gordon lui aussi en tournée, de Jeroen qui le conduit à travers l’Europe, de l’i-pod que lui a offert sa copine, et qui a rendu l’âme au bout de deux jours, le privant de musique pendant les trajets de cette tournée… Derrière son mur de synthés et sa nuée de fils, se débattant avec un micro qui ne cesse de vouloir tomber, et qu’il semble toujours rattraper à la dernière seconde, CFTPA fait penser à une sorte d’Orson Welles pop des temps modernes. Et comme les grands, il peut tout se réapproprier : même “Graceland” de Paul Simon, qu’il reprend en conclusion du concert à Mains d’œuvres, enseveli sous une nappe de synthé saturés, chanté d’une voix dont l’apathie apparente semble comme une nappe de pique-nique posée au dessus d’un gouffre. Ça n’est effectivement pas très simpliste comme interprétation, mais c’est honnête, difficile, et authentique. Et pour ceux qui l’écoutent, tout simplement fascinant.