La Blogothèque

Scott Walker (II)

Les années 70 ne furent pas tendres pour Scott Walker . Au cours des années 60, la succession des albums solos avait progressivement prouvé que Scott Walker n’était pas seulement un interprète surdoué mais aussi un auteur-compositeur de talent qui parvenait à combiner accessibilité pop et exigence artistique. La sortie de Til The Band Comes In en 1970 aurait légitimement dû représenter l’apogée de cette évolution. Il n’en fut rien. L’album fut à sa sortie un flop retentissant (il est d’ailleurs quasiment introuvable aujourd’hui).

Refroidi dans ses ambitions, Scott Walker décide alors de suspendre toutes ses activités d’écriture, préférant enchaîner les albums de reprises, musiques de film sur The Moviegoer (1972) ou standards country pour Any Day Now (1973), Stretch (1973) et We Had It All (1974). Sans être honteux (Scott Walker reste un interprète hors pair et la richesse de son timbre est intacte), ces albums démontrent une réelle baisse d’ambition artistique[[La plupart de ces albums n'ont pas (ou mal) été réédités et sont difficilement trouvables. En conséquence, si j'ai pu en écouter une partie, c'est souvent dans des encodages de mauvaise qualité. Je n'en dirais donc pas plus ici, quitte à en reparler un jour s'ils sont réédités.]].

Ce n’est sans doute pas un hasard si Scott Walker choisit cette période pour réintégrer les Walker Brothers . Le groupe sortira ainsi trois nouveaux albums entre 1975 et 1978, que je n’ai pas eu l’occasion d’écouter en entier. Les deux premiers ne comportaient apparemment que des reprises mais on trouve sur le dernier d’entre eux, Nite Flights (1978), une poignée de chansons écrites pas Scott Walker où ce dernier semble s’inspirer des révolutions musicales en cours à cette époque en Angleterre. The Electrician aurait ainsi pu être une chanson de Joy Division si ceux-ci avaient été produits par Ennio Morricone tandis que The Shut Out annonce déjà les albums à venir. L’instrumentation y est plus rock (on a même droit à un bon gros solo de guitare qui tache) et les mélodies moins conventionnelles.

Si on en croit le Dictionnaire Du Rock de Mischka Assayas, Scott Walker est au début des années 80 un artiste usé, vivant reclus dans sa maison londonienne et ruminant ses échecs passés. En 1983 sort pourtant Climate of the Hunter , le premier album (sur six) que Scott Walker était censé sortir pour le compte de Virgin. Le disque réunit une brochette d’invités prestigieux, avec notamment le trompettiste Mark Isham et le guitariste Mark Knopfler (Dire Straits ). Le plus incongru de ces invités est pour moi le choriste qui vient doubler la voix de Scott Walker sur la plage trois (sobrement intitulée Track Three ). Sa voix est assez reconnaissable, pour peu que l’on ait écouté assidûment la radio au milieu des années 80 et je laisse donc les plus joueurs d’entre vous tenter de retrouver son nom (et pour l’été, ne manquez pas notre supplément Blogo-jeux, avec grilles de sudoku, mots croisés musicaux et blind-tests à gogo[[Je plaisante.]]).

De tous les albums de Scott Walker, Climate of Hunter est sans doute celui dont la production a le moins bien vieilli. Les sons synthétiques, notamment, y portent clairement la marque de leur époque. A posteriori, on peut cependant y voir le moment où Scott Walker fixe définitivement son univers musical, où on retrouve en vrac une voix mixée très en avant, des textes composés de fragments, un ton volontairement déclamatoire et des arrangements qui alternent entre dépouillement et accès plus bruitistes. L’Histoire retiendra pourtant surtout qu’il s’agit de l’échec commercial le plus cuisant de toute l’histoire du label Virgin.

Scott Walker entre alors de nouveau dans une longue période de silence et il va s’écouler plus de dix ans avant que ne sorte Tilt (1995), l’hallucinant album avec lequel la plupart des gens de ma génération ont pu rentrer en contact avec la voix de Scott Walker. Difficile d’exprimer l’état de sidération qui fut le mien lorsque j’ai entendu pour la première fois jaillir de mon poste de radio (merci Tyan) la ribambelle de “Twenty-One Twenty-One” qui ouvre le déchirant Farmer in the City (Remembering Pasolini) . A vrai dire, aucun des 8 autres morceaux de l’album n’atteint le même degré de pureté émotionnelle mais tous sont sidérants à des degrés divers, que ce soit l’aride Bouncer See Bouncer… et ses coups de pilon, The Cockfighter et ses explosions de cuivre ou Patriot , sans doute ironiquement sous-titré (a single) .

L’impression générale qui se dégage de ce disque malaisant est celle d’une solitude totale. On peut d’ailleurs voir cet album comme une collection de preuves de vie éparses qui s’échapperaient d’un amas de ruines abandonnées. Je me prends parfois à imaginer en l’écoutant que Scott Walker est l’unique rescapé d’un tremblement de terre et que, enfoui dans son studio au sous-sol d’une maison effondrée et depuis longtemps résigné à ne plus être secouru, il a, dans un dernier sursaut d’humanité, décidé de faire de ses appels à l’aide des oeuvres d’art. En effet, peu de disques donnent cette impression d’avoir été conçu en autarcie. Ces chansons existent, fixées dans leur forme définitive, et c’est à l’auditeur de faire, s’il le souhaite, les efforts nécessaires pour les apprivoiser, quitte à émettre in fine quelques réserves (l’album m’a toujours paru un peu trop long par exemple).

Malgré un énorme succès critique, dix ans s’écouleront à nouveau avant que Scott Walker n’apporte une suite à cet album (même s’il a composé en 1999 la bande originale du film Pola X ). Pour un aficionado de 4AD comme moi, la rencontre entre le label et Scott Walker semblait inévitable et le résultat est à la hauteur des espérances. Bien que stylistiquement assez proche de Tilt, The Drift (2006) bénéficie d’une production plus luxuriante. Chaque morceau contient au moins un élément sonore qui accroche les oreilles, que ce soit les accords de guitare de Jesse , les glissandos de cordes de Cue , les cloches de Buzzers , l’étonnant riff vocal de Psoriatic ou encore, sur The Escape , les râles déchirants d’un Donald Duck tuberculeux [[qui, sur son lit de mort, aurait expectoré ses dernières bronches avant de s'éteindre, un caillot de sang luisant aux commissures du bec tandis que Fifi éponge son front avec une serviette légèrement humide et que Riri et Loulou tentent une dernière fois de convaincre Oncle Picsou de lui payer un séjour au sanatorium.....mais je m'égare.]]. Comme Tilt, The Drift se termine par un morceau beaucoup plus conventionnel où Scott Walker s’accompagne seulement d’une guitare acoustique, histoire sans doute de faciliter pour l’auditeur le retour à une réalité que l’écoute du disque lui avait peut-être fait perdre de vue.

La musique produite par Scott Walker au cours des deux dernières décennies est donc intrigante, sidérante, hallucinée, complexe et tire toute sa beauté de son caractère difficilement situable, quelque part entre rock, pose arty, musique contemporaine, foutage de gueule, musique de film, intransigeance visionnaire et opéra. Il en est presque paradoxal de constater que les trois derniers albums de Scott Walker, bien que réalisés à plus de 20 ans d’intervalle font en fait tous intervenir les mêmes musiciens, avec notamment Peter Walsh (collaborateur de Peter Gabriel , Simple Minds (?) et Alphaville (??),…) à la production et Brian Gascoigne (David Sylvian , Suede , Dot Allison ,…) aux claviers.

Après une carrière de plus de 40 ans où succès commercial et ambition artistique (que l’on peut en gros quantifier par la proportion de morceaux qu’il composait lui-même) ont connu de nombreux hauts et de nombreux bas (forcément asynchrones), il semble en fait que Scott Walker ait fini au milieu des années 90 par trouver une forme de stabilité en devenant l’exemple-type du “génie excentrique” (ainsi que le qualifient la plupart des articles de presse). Il existe des destins moins enviables.

A la semaine prochaine.