La Blogothèque

L’après Judee

C’est une phrase tirée du livret satiné qui accompagne l’album, imprimée en blanc sur fond noir : I’d never heard anything like « The Kiss », which these days would get my vote for the most beautiful song ever written . Et Andy Partridge n’est pas du genre à prendre le terme ‘song’ à la légère.

C’est Baptiste, avec sa formidable série (malheureusement inachevée) ici-même qui a planté la première banderille. Je dois dire que je n’ai rien compris à la chanson. Elle est passée et le temps s’est arrêté, c’est tout. Cette rencontre, j’aurais pu la réitérer à l’envie, j’avais le fichier sur mon disque dur, rien de plus facile. Mais justement, la chanson y est restée sans que je la convoque trop souvent. Je ne voulais pas d’un fichier.

J’ai enfin commandé Heart food il y a quelques semaines. Je l’ai reçu mais je l’ai laissé plusieurs jours sans y toucher. J’attendais le calme. Je craignais aussi qu’il ne prenne toute la place, avec tous ces disques en attente … A notre époque on ne peut plus se permettre de rester des jours et des jours sur un seul disque, non ?

C’est un soir, en sourdine, que je l’ai vraiment découvert. Il était bien ce disque de folk baroque et lumineux que j’espérais. There’s a rugged road commence sur de doux arpèges de guitare acoustique puis les voix de Judee Sill serpentent jusqu’à vos oreilles. « Les » car Judee Sill harmonise deux, trois, quatre pistes de sa voix pour n’en former qu’une, à la pureté quasi religieuse. La musique de Judee Sill est le folk sacré d’une religion qu’elle invente, né d’un besoin d’investissement spirituel sincère, loin des conventions du monde de l’église. Vous entrerez alors peut-être comme moi, en silence et sentirez le ressac apaisant des voix qui s’entrelacent. Vous penserez peut-être à Joni Mitchell, à Bach aussi, et il y aura un après Judee. Et le sentiment d’être bercé, soulevé comme une petite chose ne sera à aucun moment aussi fort qu’en écoutant The Kiss . A The Kiss répondra le final indélébile de The Donor , requiem lancinant de 9 minutes.

« Out of the mud a lotus grows … »

Ou la vie tragique de Judee Sill. A la lecture des articles se dessine une personne au caractère entier à l’enfance marquée par la mort précoce de son père et des relations conflictuelles avec sa mère et son beau-père. Judee fait des conneries. Elle épouse le chaos avec enthousiasme puis fait volte face lors d’un séjour en prison. On est à la fin des années 60 et elle décide de consacrer à la musique son besoin d’accomplissement, avec une ambition : écrire les meilleures chansons.

Judee Sill , son premier album (et le premier à paraître sur Asylum, le label de David Geffen) est une révélation. Elle est dans l’air du temps, l’époque est aux chanteuses folk, l’ambiance hippie. La critique accroche mais le succès ne suit pas. D’autres talents explosent, l’éclipsent. Plus personne ne l’attend lorsque sort Heart Food en 1973 qu’elle arrange entièrement. Elle se brouille avec Geffen et l’album n’est pas soutenu. Sa trace semble alors se perdre. Elle se drogue à nouveau. Tout le monde l’a oubliée lorsqu’on apprend sa mort en 1979, à 35 ans d’une overdose de cocaïne et de codéine. Il faudra attendre 2003 pour que ses deux albums officiels soient édités en CD par Rhino dans une édition limitée aujourd’hui épuisée. Une autre maison de disque a sorti l’année dernière un recueil de démos inédites enregistrées après Heart Food qui devait constituer la matière d’un troisième album. Judee Sill et Heart Food viennent d’être réédités par Water.