La Blogothèque

Brésil 73

Une photo en grand, parce que cette pochette impressionnante n’existe plus depuis 1973. Cette pochette est celle de Calabar, o elogio da traição . Le disque est aujourd’hui plus connu sous le titre de Chico canta . Canta quoi ? On ne peut pas le dire, les militaires l’ont interdit.

Calabar, o elogio da traição , pièce de théâtre musicale, rassemblait Chico Buarque et le cinéaste Ruy Guerra sur des arrangements de Edu Lobo. Elle s’attachait à décrire les tourments de Calabar, personnage de l’histoire du Brésil, fameux pour avoir trahi, au 17ème siècle, le camp portugais et rejoint les hollandais. La pièce, avec un budget énorme, devait être un des temps forts de l’année culturelle au Brésil. Mais les censeurs en décidèrent autrement. Chico Buarque était dans leur collimateur depuis quelques années déjà. Chico Buarque, un des chanteurs les plus populaires du Brésil, assez malin pour tromper la vigilance de la censure par ses paroles à double sens. Chico Buarque dont le spectacle Roda Viva avait déjà été interrompu par les militaires en pleine représentation en 1968, Chico Buarque enfin qui allait finir par utiliser un pseudonyme pour signer ses chansons. La pièce fut interdite juste avant la première pour d’obscures raisons et le nom de Calabar banni de l’enregistrement, obligeant à une réimpression du disque sous le titre Chico Canta, avec une pochette différente.

Le disque contient quelques classiques du répertoire de Chico Buarque, dont Fado Tropical ou Barbara et il est excellent. Vous pourrez vous en rendre compte par vous même en allant sur le site de Chico Buarque où l’album est en écoute.

Le morceau que je vous propose est un instrumental aux relents synthétiques blaxploitation assez surprenants. On jurerait en avoir entendu des passages sur le Trouble man de Marvin Gaye . Dustygroove adore. Des paroles ont été écrites pour ce morceau, comme en témoigne la version chantée de Chico Buarque sur son album live avec Caetano Veloso. Vous ne m’en voudrez pas si je trouve à cette version instrumentale un charme particulier.


On était donc en 1973 et Edu Lobo, revenu des Etats-Unis depuis le début des années 70 son diplôme d’arrangeur en poche s’était remis au travail. 1973, outre Calabar , fut l’année de Missa Breve , album virtuose et sombre sur lequel on retrouve Ruy Guerra. Un disque à rapprocher du chef d’œuvre d’Arthur Verocai sorti un an plus tôt.

Missa breve , comme Abbey Road, est une moitié de concept album. Sur la première face, des chansons. Sur la seconde, une suite, sous-titrée Missa breve, messe courte mais touffue. Edu Lobo pousse son écriture sophistiquée un cran plus loin que sur ses précédents albums, jusqu’à une densité quasi étouffante à la première écoute mais de plus en plus passionnante ensuite. Le son lourd, le ton sombre, cet entortillement d’influences, jazz, musique régionale brésilienne, chant sacré (avec la voix parfaite de Milton Nascimento sur l’avant dernier morceau), donne à l’ensemble un aspect baroque, ésotérique qui culmine sur Libera nos , prière en forme d’instrumental groovy sur laquelle se referme le disque. Libera Nos , le vœux de 1973.