La Blogothèque

Jean-Claude Vannier – L’enfant assassin des mouches

Il y a des jours où on est tout fier d’être français, comme quand par exemple SoulSides consacre un joli post à un de nos plus grands artistes pour un de ses meilleurs albums, j’ai nommé Serge Gainsbourg pour Histoire de Melody Nelson . Alors on est content et on laisse éventuellement un petit commentaire parce que là, on a des choses à dire, à apprendre aux autres. Mais ce qui plaît tant aux anglo-saxon dans cet album, ce ne sont peut-être pas tant les fulgurances de Gainsbourg que les arrangements, signés Jean Claude Vannier . Leur démesure, alliée à un groove sous-jacent nourrissent en breakbeats ténébreux les chercheurs de son de tous horizons et confèrent à notre JCV national le titre envié (pour les anglo-saxons) de french David Axelrod. Alors quand les mêmes anglo-américains apprennent qu’il existe un album entier jamais sorti (ou presque) signé de la paire Vannier-Gainsbourg intitulé L’enfant assassin des mouches ils perdent tout flegme (pour les anglais) et s’exclament « JCV is f***** great ! », comme le fait David Holmes dans le dossier de presse de la réédition anglaise de l’album (il n’est pas le seul. Jarvis Cocker, Jim O’ Rourke ou Stereolab font partis des admirateurs de ce disque).

Les instrumentaux de L’enfant assassin des mouches ont été composés dans la foulée de Melody Nelson et cela s’entend souvent. L’enlevé et symphonique Danse des mouches noires gardes du roi en rappelle les climats amples et puissants. L’enfant au royaume des mouches et ses chœurs immenses sur grooves monstres en prolonge le souffle (au passage on comprend où Burgalat a pu parfois puiser son inspiration). La plupart des morceaux sont éblouissants, inventifs et si La mort du roi des mouches et son climat oppressant justifie a lui seul la référence récurrente à David Axelrod, Jean-Claude Vannier va plus loin, est flamboyant. L’excès est la règle.

L’enfant assassin des mouches n’a cependant rien à voir avec un concept album. Quand Jean Claude Vannier passe chez Gainsbourg, un après-midi d’avril 72, pour lui faire écouter les instrumentaux qu’il a enregistrés au Studio des Dames, le mot mouche n’apparaît sur aucune des bandes. C’est un ensemble hétérogène d’instrumentaux, avec des saynètes bruitistes, des ruptures de ton, comme cette incursion dans le burlesque de la Danse de l’enfant et du roi des mouches , qui m’évoque certains thèmes de François de Roubaix. C’est Gainsbourg, impressionné par ce qu’il entend, qui lui dit : « laisse moi passer la nuit dessus ». C’est ainsi que de la musique de Jean-Claude Vannier naît ce petit conte cruel et tordu d’un enfant assassin des mouches qui finit collé sur un papier tue-enfant (quelle horreur). La contribution de Gainsbourg peut paraître minime ; elle donne à cette suite d’instrumentaux brillants une cohérence qui la transforme en un projet fou à la liberté totale. Un disque où Marcel Azzola peut faire entendre un accordéon aussi inquiétant que sur Le papier tue-l’enfant est un disque rare. Et ça, il n’y a pas que les anglo-saxons qui l’ont compris.