La Blogothèque

Sufjan, roi de New York

Un genre de consécration. Déjà ! Ce samedi 14 janvier, à New York, Sufjan Stevens était l’invité du Lincoln Center, l’un des lieux musicaux les plus prestigieux de Manhattan, dans le cadre d’un cycle consacré à l’American Songbook. Soit l’appellation générique qui réunit, et consacre – au sein d’une sorte de Hall of Fame informel – les auteurs les plus importants du patrimoine pop, rock et country américain. Quand on parle d’American Songbook, on pense à Johnny Cash, à Woody Guthrie, mais aussi à Leonard Bernstein, aux auteurs de Broadway, au Brill Building. C’est dire si Sufjan Stevens, 30 ans, a du être honoré d’être convié à jouer dans la superbe Allen Room, au quatrième étage du Lincoln Center. Avec ce concert (et même si lui refuse de prendre ça trop au sérieux), le natif du Michigan a gagné ses galons de musicien «repéré», reconnu, apprécié – voire même «validé» par le monde de la musique dite sérieuse. Voilà qui filera peut-être des boutons aux fans de la première heure, toujours jaloux de leurs petits chéris, mais on peut aussi se réjouir pour le principal intéressé, qui va pouvoir ainsi consolider son statut d’indépendant farouche, et dicter, avec encore plus d’aplomb, sa façon de voir l’avenir (le sien, et celui de sa musique).

Pour le concert du Lincoln Center, le directeur du cycle lui avait donné carte blanche, et un budget conséquent. Sufjan a donc pu réaliser un rêve : jouer la quasi-intégralité de son chef d’œuvre Here comes the Illinoise avec une section de cordes, une section de cuivres, et un renfort féminin (extrêmement charmant) aux choeurs et au xylophone. Les répétitions ont duré une semaine, dans une vaste salle de Brooklyn. Le 14 janvier, ils étaient donc 18 sur scène, et Sufjan, comme les musiciens de son groupe habituel, sont passés du piano à la guitare, en se frayant un chemin au milieu des archets, des câbles, des micros et des xylophones joyeusement compactés sur une scène à peine assez grande. Face à eux, six cents places en auditorium, et quelques tables au pied de la scène. Le concert de 20h30 ayant été rapidement complet, Stevens et son groupe ont ajouté une deuxième séance, à 22h30. Complète elle aussi, deux mois avant le grand soir.

Pendant les répétitions et réglages de l’après-midi, on est d’abord frappés par la grande sérénité de Sufjan. Une forme de béatitude, plus ou moins teintée de timidité, selon les moments. Les yeux et les oreilles partout, ce perfectionniste insatiable veille à tous les détails. Fait reprendre une intro au tempo trop enlevé. Demande à un violoncelle d’accentuer tel ou tel passage. Et va même jusqu’à demander à son copain photographe de lui préciser où il se trouvera le soir venu.

20h30. La superbe Allen Room a dévoilé son extraordinaire baie vitrée : une fois le rideau levé, les 900 mètres carrés de verre laissent apparaître le paysage époustouflant des abords de Central Park sous la pluie, la 59ème rue, les grands immeubles côté sud, les arbres au nord, les passants résistant aux bourrasques, les phares des taxis jaune… Une fois sur scène, Sufjan Stevens est plus tendu qu’aux répétitions, fatalement. Logique, l’enjeu est de poids. Mais on le sent aussi ravi, flatté, et lui-même surpris d’entendre sa musique ainsi résonner dans toute l’amplitude qu’elle mérite et réclame.

Le lendemain midi, nous le retrouverons pour une longue interview, dans son quartier de Cortelyou, un faubourg tranquille de Brooklyn.

Emmanuel Tellier (courtesy of Télérama)


Interview de Sufjan Stevens, Brooklyn, le 15 janvier 2006

Transcription quasi-intégrale

Le son était vraiment somptueux hier soir. Est-ce que vous avez enregistré le concert, pour un disque live, par exemple ?

Oui, c’était enregistré, mais pas par nous, par le Lincoln Center. Et les bandes leur appartiennent, pour leurs archives. Ça nous aurait coûté une fortune de produire notre propre enregistrement. Tu sais, ici, les syndicats peuvent avoir ce genre de privilèges, les salles sont assez “verrouillées”, et il est impossible d’aller contre. Donc non, l’enregistrement ne nous appartenant pas, je ne pense pas que ça puisse sortir un jour en disque. Je ne suis même pas certain de pouvoir avoir une copie moi-même.

Le travail sur les dynamiques était particulièrement réussi. Les entrées et sorties de cordes, le retrait de la batterie, toutes ces variations. En ré-écoutant Come on feel the Illinoise ce matin, j’ai mieux compris que c’était aussi le cas sur disque. Les gens sont très marqués par les titres très fournis et habillés, alors que l’album, dans son ensemble, est vraiment nuancé.

Par moment, je trouve que je tombe dans la facilité, que je mets une dose de dramatique là où ça ne s’impose pas forcément. Mais si je le fais, c’est toujours pour servir la chanson, pour la rendre particulière, identifiable.

C’est juste, l’oreille retient d’abord ce qu’il y a de plus évident, de plus accrocheur, c’est-à-dire les violons, les refrains qui décollent, les choeurs à l’unisson. Mais moi, depuis le début du travail sur ce disque, je m’étais fixé comme but de jouer à fond sur les dynamiques. Pour moi, les variations font partie des éléments essentiels du songwriting. J’ai une très haute estime pour cette partie du travail, le fait de savoir modeler les volumes, de surprendre l’auditeur, pour l’embarquer dans un voyage où les paysages défilent à grande vitesse. Par moment, je trouve que je tombe dans la facilité, que je mets une dose de dramatique là où ça ne s’impose pas forcément. Mais si je le fais, c’est toujours pour servir la chanson, pour la rendre particulière, identifiable.

Parfois, tu sembles vouloir embrasser plusieurs destins à la fois : fabricant de pop orchestrale, mais aussi songwriter intimiste, tout en te disant tenté par le rock électrique bruitiste, la musique instrumentale… Il y aurait trois ou quatre Sufjan dans le corps d’un seul ?

Je suis un gourmand, certainement. Un gourmand et un impatient. Mais je crois que ça s’arrête là. Pas de grave conflit de personnalités, pas de divan en perspective ! Je suis à l’aise avec toutes ces facettes et envies, qui cohabitent pacifiquement. Je crois que cela me vient de mes expériences d’auditeur : j’ai écouté, à différentes époques de ma vie, beaucoup de styles de musique, qui m’ont tous façonné. J’ai d’abord commencé avec les cours très sérieux de l’école de musique, où j’étudiais le hautbois. Beaucoup de théorie, beaucoup d’heures à écouter les grands maîtres. Ensuite, il y a une part de moi qui s’est toujours intéressée aux tubes radiophoniques, les trucs qui sont dans le Top 40, les grosses machines. En même temps, pendant mes années à la fac, je me suis intéressé aux artistes indépendants, au rock underground, Sonic Youth et tout le reste, le groupe punk The Ex, et puis des choses obscures, dont j’aimais l’énergie. Ma musique est un peu le résultat de toutes ces confrontations. C’est parfois un peu problématique à gérer, surtout au moment des arrangements, des couleurs que je veux donner, mais je me rassure en me disant que mes chansons sont aussi porteuses d’une unité, d’une marque de fabrique qui m’est propre.

En tout cas, il n’a jamais été question pour toi de te concentrer sur une seule esthétique, plus radicale ?

Si l’on considère globalement l’histoire de la musique pop, on se rend compte que, dans un laps de temps assez court, (…) tout a été dit, chanté, enregistré, commercialisé. Il reste très peu de terrain vierge. Pour moi, ce constat est une libération, un encouragement à tracer sa propre voie, au milieu de tous ces chemins déjà tracés. Puisqu’il sera difficile d’inventer vraiment, alors il faut se sentir libre de recycler en mélangeant

Non. Je m’ennuierais vite, ça manquerait de piment, de danger. Dès mes toutes premières chansons, j’ai su que je pouvais m’octroyer une totale liberté. Je me suis dit : voilà, tu as le droit, tu fais ce que tu veux. Si l’on considère globalement l’histoire de la musique pop, on se rend compte que, dans un laps de temps assez court, quelques dizaines d’années, tout a été dit, chanté, enregistré, commercialisé. Il reste très peu de terrain vierge. Pour moi, ce constat est une libération, un encouragement à tracer sa propre voie, au milieu de tous ces chemins déjà tracés. Puisqu’il sera difficile d’inventer vraiment, alors il faut se sentir libre de recycler en mélangeant, en confrontant les styles, en les tordant si on le souhaite. Je pense que la musique qui plait le plus ces temps-ci a été trop simplifiée. Je la trouve assez creuse esthétiquement, elle manque de sophistication et d’ambition. Ce n’était pas le cas il y a trente ou vingt ans : les groupes avaient davantage de courage, et bossaient plus, me semble-t-il. Un groupe comme Queen, qu’on peut aimer ou pas, mettait en tout cas la barre assez haut. Leurs mélodies étaient très travaillées, leurs arrangements vraiment poussés.

Puisque tu parles d’un groupe anglais, je me demandais si, dans un autre genre, tu avais été fan des Smiths.

Non, jamais. Je suis passé à côté, et je ne connais toujours pas. J’ai trente ans, j’étais trop jeune de quelques années lorsqu’ils se sont fait connaître en Angleterre. En fait, le rock anglais que j’ai écouté, je l’ai découvert en empruntant les cassettes de ma soeur. The Cure, que j’adore, Depeche Mode, New Order, et U2, évidemment.

Tu as deux soeurs, c’est ça ?

Non, trois, qui sont toutes mes aînées, et aussi un frère, plus jeune que moi. Et un autre, plus âgé ! Donc six gamins au total, une grande famille, mais avec des combinaisons de parents assez sophistiquées, à l’américaine… Mes parents ont divorcé quand j’avais un an. Alors j’ai grandi avec mon père et sa nouvelle épouse, mais j’allais aussi, pour les vacances, chez ma mère et mon beau-père. C’est avec lui que nous avons monté notre label, Asthmatic Kitty.

Oui, je l’ai rencontré hier soir, au Lincoln Center. Quand je lui ai demandé depuis quand il te connaissait, il m’a dit : “Eh bien, depuis ses cinq ans !”.

(rires)… Oui, c’est une longue histoire. Il m’a vu débuter avec mon petit piano en plastique, un Casio. Bon, il ne faut pas le croire quand il te dit que j’écrivais déjà des symphonies à 6 ou 7 ans, c’est très exagéré (rires)… Pour moi, la musique n’est devenue sérieuse qu’à l’école, en apprenant la flûte – comme tous les gamins de mon âge, mais avec une certaine facilité que les autres n’avaient pas.

J’aurais préféré la trompette, mais ma belle-mère m’a convaincu que le hautbois était plus original, et qu’au sein d’une formation de vents et de cuivres, je serais mieux traité, mieux considéré.

Mon beau-père passait souvent des disques des sixties, les Beatles par exemple, et je jouais par-dessus. Mon deuxième instrument a été le hautbois. J’aurais préféré la trompette, mais ma belle-mère m’a convaincu que le hautbois était plus original, et qu’au sein d’une formation de vents et de cuivres, je serais mieux traité, mieux considéré. Ce qui s’est avéré vrai par la suite : le hautbois a droit a ses solos, et j’avais aussi accès à des cours particuliers, car c’est un instrument très dur à maîtriser. Chez nous, il y avait aussi un piano droit et j’ai appris dessus, tout en jouant avec un petit synthé dans ma chambre. Mes parents n’étaient pas musiciens eux-mêmes, mais ils m’ont beaucoup encouragé, ils sentaient que j’avais un certain talent.

Quels sont tes projets immédiats, après cette somptueuse soirée au Lincoln Center ?

Je crois que je fais prendre un break de quelques mois. J’en ressens le besoin. Cette soirée, c’était un peu une façon de refermer un cycle… On nous a proposé beaucoup de concerts, une nouvelle tournée en Europe, mais nous avons choisi de décliner. J’ai besoin de repos, besoin de penser un peu à autre chose que ces disques. Je voudrais écrire des nouvelles chansons, mais aussi, pendant un moment, oublier un peu ma propre musique pour m’intéresser à celle des autres, les chansons de mes amis, comme My Brightest Diamond. Je voudrais aussi aider mon batteur, James, à produire son disque.

Tu ne feras donc pas davantage de promotion pour Come on feel the Illinoise ?

Nous ne faisons pas, et ne ferons pas, les festivals en plein air. Je ne veux pas jouer en pleine lumière, ce serait grotesque.

Non, je crois que ce disque a vécu sa petite vie, tout va bien. Je n’ai pas besoin d’en vendre davantage, et d’ailleurs, je ne sais même pas combien on en a vendu. En tout cas assez pour pouvoir prendre quelques vacances. Je sais ce qu’il faudrait faire pour que davantage de gens l’entendent, mais je n’en ai simplement pas envie. Nous avons tourné pendant près de trois mois au total, et j’ai besoin de repos. Par ailleurs, je ne veux pas jouer le jeu de la promo à outrance, celle qui prend le pas sur la part artistique. C’est pour ça que je refuse les invitations dans les shows du soir à la télévision, comme l’émission de Conan O’Brien sur NBC. Pour cela aussi que nous ne faisons pas, et ne ferons pas, les festivals en plein air. Je ne veux pas jouer en pleine lumière, ce serait grotesque. Je ne veux pas faire ce genre de trucs pour l’argent, en ayant l’impression de perdre mon âme… Ma chance, c’est d’avoir eu une première carrière avant d’être musicien. Dans le design graphique, la création d’affiches, de publicités, j’avais commencé à me faire un nom, ça marchait bien pour moi. J’ai aussi maquetté des livres pour enfants, j’ai bossé pour Time Magazine, pour leur “division” enfants. Et par ailleurs, j’ai étudié la littérature contemporaine, l’écriture, pensant alors m’orienter vers l’univers du roman. Alors je sais que si cette vie musicale doit s’arrêter, je pourrai retourner au graphisme, ou à autre chose. Je n’ai pas peur de ne plus pouvoir gagner ma vie. Gagner ma vie avec la musique, je n’aurais jamais pensé que ce serait possible. Pour moi, c’est une chance.

A quoi ressemblera, d’après toi, ton prochain disque ?

Je ne sais pas encore. J’ai très peu de chansons prêtes, juste des idées, des brouillons. Pour l’instant, je ne veux pas trop y penser. J’ai vraiment envie de lever le pied ces prochains moi… En même temps, l’expérience d’hier m’a beaucoup plu. Ce pourrait être tentant de faire un disque sur ces bases-là, quelque chose de très fourni, d’intense, avec une vingtaine de musiciens.

Quand tu es seul à la maison et que tu as deux heures devant toi pour composer, c’est plutôt à la guitare, au banjo, au piano ?

Guitare et banjo, car ici, à Brooklyn, je n’ai pas de piano chez moi, hélas. Par contre, on me prête un studio d’enregistrement, tard le soir. Je peux y aller et bosser comme je le souhaite, et il y a là un beau piano. Quand tout le monde dort, je joue du piano. Parfois, j’amène mon huit-pistes et je maquette quelques idées.

Michigan était déjà un disque séduisant, mais Come on feel the Illinoise le dépasse d’au moins trois têtes. Où penses-tu avoir le plus progressé entre ses deux disques ?

Ma voix est beaucoup plus assurée, plus précise, au moment où ma vision de la musique a gagné, elle aussi, en clarté.Ma voix est beaucoup plus assurée, plus précise, au moment où ma vision de la musique a gagné, elle aussi, en clarté.

J’ai gagné en confiance. En maîtrise du son, le son des instruments, notamment les vents. Et puis surtout, je crois que j’ai découvert ma voix. Je suis donc devenu un meilleur chanteur, en plus d’être un meilleur songwriter. Ma voix est beaucoup plus assurée, plus précise, au moment où ma vision de la musique a gagné, elle aussi, en clarté. Michigan est un disque assez intimiste, pour moi, assez personnel, alors qu’Illinoise est totalement tourné vers l’extérieur, vers une certaine appréhension de l’histoire et des mythes de cet Etat que je ne connaissais pas très bien, en fait. Illinoise est donc plus maîtrisé techniquement, plus précis dans sa forme, car son contenu est moins personnel.

Quels étaient les commentaires de tes proches, de tes amis, après Michigan ? T’ont-ils encouragé à poursuivre dans cette voie ?

J’ai une relation assez pudique avec mes amis, comme beaucoup d’Américains de notre génération. Alors on ne parle pas beaucoup de ces choses-là entre nous, on se comprend sans avoir besoin de s’en parler… Aujourd’hui, j’ai surtout une relation musicale très riche avec Shara, la guitariste qui a rejoint le groupe il y a déjà un moment. Elle a une très grande maîtrise de tout ce qui est lié à la voix, et elle donne d’ailleurs des cours de chant. En travaillant avec elle, je progresse beaucoup. Sans elle, et ce qu’elle m’a apporté sur la voix et les arrangements de cordes, je ne suis pas sûr que j’aurais eu le courage de me lancer dans les concerts d’hier soir… Shara écrit aussi des chansons. Elle a son propre projet, My Brightest Diamond, dont nous allons publier les chansons sur Asthmatic Kitty.

Mais personne, autour de toi, ne te pousse davantage ? Personne ne te dit que tu as de l’or dans les doigts ?

(Sourire gêné)… Non, pas vraiment. Le groupe et moi, on a d’abord bâti une espèce de relation basée sur la camaraderie, l’humour, la bonne humeur permanente. C’est comme ça qu’on se fait comprendre qu’on s’apprécie, qu’on est contents. Alors je suis logé à la même ancienne que les autres. Je ne suis pas le chef d’entreprise qui détient les secrets, et eux mes employés. Je suis aussi admiratif d’eux que eux de moi. Et puis, quand quelqu’un me fait trop de compliments, ça me met mal à l’aise.

Et ce que dit la presse, ça te fait rougir ?

Parfois, oui… Je trouve ça un peu exagéré, par moments. Car je ne pense pas être à mon meilleur niveau, pas encore. Toutes ces chroniques enthousiastes, je ne veux pas trop les retenir, je ne veux pas trop y penser. Je me pose plutôt la question de savoir si on parlera encore de mes disques dans dix ans. Il me semble que les oeuvres sont jugées trop rapidement, que les artistes sont projetés trop vite dans un vaste système de notation instantanée. Très vite, on passe du statut d’espoir à celui d’artiste célébré. Et alors, il y a le risque d’être très vite un has-been… Moi, j’ai décidé que je m’accorderais le temps.

Tu as manifestement un appétit de découverte immense concernant ton propre pays, les Etats-Unis. As-tu le même pour le reste du monde ?

Il me semble que les oeuvres sont jugées trop rapidement, que les artistes sont projetés trop vite dans un vaste système de notation instantanée. Très vite, on passe du statut d’espoir à celui d’artiste célébré. Et alors, il y a le risque d’être très vite un has-been… Moi, j’ai décidé que je m’accorderais le temps.

Oui, c’est aussi pour cela que je veux m’octroyer un break, pour pouvoir avoir la liberté d’aller voir ailleurs. Et je ne parle pas de tournée, car on ne voit pas grand chose entre deux concerts – même si j’ai eu deux ou trois jours libres à Paris, que j’ai adoré. Non, je parle vraiment de voyages, d’avoir le temps. Il y a peu de temps, à Noël, j’ai passé trois semaines en Chine, car une de mes soeurs vit à Honk Kong. C’était mon premier voyage en Asie, une grande expérience. J’ai passé quelques jours à Pékin, c’était étrange, un monde tellement différent, pour moi… Et en même temps, un monde qui s’occidentalise à toute à l’allure, qui se formatise, perd son âme. J’ai même entendu dire qu’un café Starbucks allait ouvrir à l’intérieur de la Cité Interdite. Si c’est vrai, ça en dit long sur l’expansionnisme américain, qui opère maintenant à travers les marques, les franchises, le marketing le plus abject… C’est une sensation assez étrange, d’être un jeune Américain, et de se balader en Asie, de voir ce monde-là perdre son âme, d’y voir des McDonalds. Je me sens assez coupable de tout ça, coupable par complicité passive. Je voudrais voyager plus, mais la notion même de tourisme me fait un peu peur. Lorsque j’ai vu la grande muraille de Chine, j’ai ressenti cette déception inévitable de celui qui connaît par coeur l’image, le symbole, le logo, et se retrouve face à la réalité. Car quand on voit la réalité, on a encore l’impression de regarder la carte postale, le logo, et non pas la réalité même. Peu à peu, le tourisme détruit la force originelle des lieux, photo après photo.

D’où te vient cette passion pour l’histoire de ton pays, pour sa géographie, sa sociologie ?

L’Amérique, oui, est en quête de consensus. Mais moi, comme artiste, je prends beaucoup de plaisir à raconter des histoires qui ne vont pas dans le sens de ce consensus. J’aime chanter les différences, les subtilités, les marges.

Mon pays manque de profondeur historique, il est dénué de repères anciens, mais c’est aussi ce qui le rend passionnant. L’Amérique est sans cesse en quête de sens, elle a besoin de décrypter son histoire entrain de se faire, car c’est la seule qu’elle possède. En Europe, votre identité collective est plus évidente, elle découle de l’histoire, vos racines sont solides. Nous, Américains, sommes tous des immigrants, et notre histoire est si jeune que nous ne sommes pas toujours certains de savoir qui nous sommes, quelle nation collective nous formons. Les Américains d’origine hollandaise sont si différents de leurs concitoyens d’origine italienne. Je sais que vu d’Europe, nous nous ressemblons tous : on dit “les Américains”, sous-entendus, ces malades de consommation et de grosses voitures, mais la vérité est heureusement plus compliquée que ça. Il y a en vérité “des peuples américains”, qui se cherchent une unité. Et s’ils la trouvent, certes, dans un certain nombre de marques et dans certains films hollywoodiens, cela ne veut pas dire qu’ils sont tous coulés dans le même moule. Notre métissage est complexe, même si nous avons un désir collectif de consensus. L’Amérique, oui, est en quête de consensus. Mais moi, comme artiste, je prends beaucoup de plaisir à raconter des histoires qui ne vont pas dans le sens de ce consensus. J’aime chanter les différences, les subtilités, les marges.

Quelles sont les “valeurs américaines” dont tu te sens toi-même doté ? Celles avec lesquelles tu es le plus à l’aise ?

C’est une question difficile… Bon, je dirais quand même cette idée du potentiel en chacun de nous. L’idée que si tu veux vraiment obtenir quelque chose, ici, c’est possible. Ça ne veut pas dire que tout soit simple, qu’il n’y ait pas d’embûche en chemin, de frein social ou ethnique, mais en tout cas, il me semble qu’on peut, en Amérique, tirer sa propre existence dans un sens ou un autre. Je dis ça, bien sûr, de la voix très privilégiée d’un jeune blanc vivant à New York, mais je crois quand même que ce concept n’est pas un mythe.

Avec Michigan et Come on feel the Illinoise, tu as signé des photographies, ou plutôt des peintures, représentant ces deux Etats, leur histoire, leur richesse, leurs figures héroïques. Comment choisis-tu les thèmes des chansons ? Comment fais-tu le tri ? Ce choix, par exemple, de mentionner ou pas l’histoire des Indiens… Ou la mafia de Chicago, dont tu ne parles pas.

Ça se passe vraiment à l’instinct. En fonction de ce qui m’intéresse, et de ce que je trouve au cours de mes recherches. Dans le cas des Indiens, je ne voulais surtout pas être lourd, alors c’est juste une évocation. Et pour les bandits de Chicago, je n’aurais pas trouvé naturel pour moi de chanter là-dessus, donc je ne l’ai pas fait. Le sujet en lui-même ne m’intéresse pas. Or, ce que je recherche, avec chaque thème, c’est comment projeter un peu de moi, de mon intimité, à travers lui. Je ne voulais pas de chansons dont je sois totalement absent… Comme tous les Américains dotés d’un minimum de sens auto-critique, je vis une crise d’identité. Alors je cherche à savoir, à comprendre. D’où je viens et où je vais. Ce que cela signifie, aujourd’hui, d’être Américain. Ces disques, c’est une façon pour moi de m’inventer différentes voix, des possibilités multiples de narration, donc d’approche. Une façon de raconter mon pays sous différentes perspectives, pour essayer de mieux le comprendre.

Est-ce que l’éducation que tu as reçue t’a donné de bons repères à propos de l’histoire américaine ?

J’ai aussi été invité à aller à la Maison Blanche, pour une journée de débats sur le rôle de la culture dans la compréhension de l’histoire, mais j’ai décliné, ayant un peu peur d’être “récupéré”

Non, une grande partie de ce qu’on nous apprend à l’école et à l’université, c’est de l’histoire révisionniste, de la propagande qui n’ose pas dire son nom. Mais on s’en sort lorsqu’on comprend qu’il faut lire ces livres d’histoires avec un minimum de suspicion. Assez jeune, tu es gagné par le doute… C’est aussi ce qui m’intéresse avec ce projet de disques sur les Etats d’Amérique : encourager l’auditeur à mener ses propres recherches, à ouvrir une carte de géographie et à aller voir par lui-même, à interroger l’histoire officielle, mais aussi les mythes, les symboles. Je me souviens qu’à l’école, quand j’avais dix ou onze ans, on devait apprendre par coeur tout un tas de choses sur le Michigan : les noms des sénateurs, des gouverneurs, mais aussi de dizaines de villes, de lacs, de rivières. Bien sûr, ça m’a marqué, et je crois que ça se voit dans mon travail actuel. Mais ça m’a aussi donné envie, dès cet âge-là, d’aller voir “derrière” tous ces noms. De ne pas me contenter de les connaître comme concepts, comme logos, mais de les découvrir vraiment.

Depuis le début de cette série, as-tu eu des réactions de groupes de pression, de partis politiques, d’associations ?

Oui, j’ai eu quelques courriers, mais je ne sais plus trop quoi… J’ai aussi été invité à aller à la Maison Blanche, pour une journée de débats sur le rôle de la culture dans la compréhension de l’histoire, mais j’ai décliné, ayant un peu peur d’être “récupéré”. Je pense que je suis “sous le radar” d’hommes politiques bien informés, un peu sous surveillance, de manière bienveillante ou pas, je ne sais pas. En tout cas, je ne veux pas que mes chansons servent à quoi que ce soit. Ce ne sont que des oeuvres poétiques, pas des discours.

Tu es croyant et le dis sans détour. Penses-tu que cela s’entend dans tes chansons ?

La musique, en elle-même, est une expérience assez religieuse, en tout cas très spirituelle. Ce travail sur les émotions, le mélange des mots et des notes, le fait de les marier dans une quête de sens et d’harmonie, tout cela me semble relever d’un travail qui flirte avec le spirituel, voire avec le divin. Mais en parler ne me semble pas utile, c’est à la fois très personnel et assez compliqué à expliquer… Et puis, c’est parfois confus dans ma propre tête. Mes parents ayant vécu un certain nombre d’expériences intéressantes, ils ont aussi flirté avec des religions différentes. J’ai grandi dans une atmosphère de spiritualité, mais sans vraiment savoir à quel Dieu me vouer ! Mon prénom, par exemple, m’a été donné par un ami de mes parents, féru de spiritualité asiatique et de yoga. A l’origine, c’est un prénom perse.

Aujourd’hui, tout semble parfait : tes disques, ces concerts, ta façon de vivre tout ça, ta lucidité, ta capacité à garder la tête froide… Il n’y aurait pas le moindre trouble au pays de Sufjan ?

J’ai grandi dans une atmosphère de spiritualité, mais sans vraiment savoir à quel Dieu me vouer ! Mon prénom, par exemple, m’a été donné par un ami de mes parents, féru de spiritualité asiatique et de yoga. A l’origine, c’est un prénom perse.

(Rires)… Si, si, bien sûr. Sous la surface, les choses ne sont pas si parfaites, pas si calmes. Ma vie privée est nettement moins ordonnée que ce qui peut transparaître à travers mes disques.

Mais tu sembles si perfectionniste…

Je suis très soucieux des détails dans mon travail, les photos, les pochettes, et le son des enregistrements évidemment. Mais c’est aussi une façon de ne pas travailler sur moi-même, de ne pas passer trop de temps face à mon miroir… Je n’aime pas trop ces exercices d’introspection, car je me trouve très imparfait. Egoïste, et parfois lâche… Je manque souvent de courage dans les relations personnelles.

Une phrase se détache de ta chanson Chicago : “I made a lot of mistakes.” Tu as fait beaucoup d’erreurs, toi-même ?

Oui, j’en ai fait beaucoup. Et je continue à en faire beaucoup, tous les jours. Cette phrase est l’une des plus personnelles du disque, et je crois que ça s’entend. Comme dans le héros de la chanson, je passe mon temps à m’enfuir… D’ailleurs, si je donne autant de moi-même à ma musique, c’est justement pour éviter de m’apesantir sur ce genre de questions. C’est une fuite, oui, sans aucun doute.

La passion musicale peut rendre fou : Brian Wilson et Syd Barrett ont perdu la raison à force de chercher le son parfait. Pourrais-tu craindre d’être sujet à une telle aliénation ?

Une chose est sûre : je sais, et je comprends que la musique peut rendre dingue, oui ! Et ça fout vraiment la frousse de se dire que de grands créateurs ont pu se perdre à ce point, même si les expériences avec les drogues ont sans doute été décisives dans leur abominable dérive. Ma chance, c’est de n’avoir aucune attirance pour les drogues, et de me savoir entouré de gens tout à fait sains. Si je commence à montrer des signes de bizarrerie, j’ai le sentiment que mes amis sauront me calmer très vite.

Comment t’imagines-tu à 50 ans ?

Pas très différent d’aujourd’hui. J’écrirai des chansons, j’aurai des projets. J’espère juste que j’aurai une famille, des enfants, et que cela m’aura permis de me poser, de me sentir ancré à quelque chose, enraciné, enfin. ///