La Blogothèque

Noyons le poisson dans une tempête en mer

Trouver un sujet pour ces billets hebdomadaires tient parfois de la gageure et je reste parfois des heures à tourner en rond devant ma discothèque, pourtant fournie, sans trouver d’idées valables. Il faut dire que les complications se multiplient depuis quelques mois.

1 – Je ne suis plus du tout au courant des derniers trucs dont on cause. La multiplication des mp3-blogs autour du globe tend à décourager l’internaute qui, face à un jet ininterrompu de groupes à découvrir absolument, se lasse et préfère réécouter ses valeurs sûres. Comme de plus mon temps de cerveau disponible pour la musique a beaucoup baissé pendant quelques mois, j’ai accumulé un retard à ce point démentiel dans mes écoutes que ce qui me semblerait aujourd’hui neuf et frais serait sans doute déjà de l’histoire ancienne pour bon nombre d’entre vous. Pour vous donner une idée de la gravité de mon cas, je dirai juste que, à ce jour, je n’ai toujours pas entendu la moindre note de l’album de Clap Your Hands Say Yeah! . « Ouille! », vous entends-je compatir derrière votre écran, « Même pas CYHSY ! Mais c’est horrible…. » Je ne vous le fais pas dire. Ce terrible retard me prive de toute une catégorie de billets, que j’appellerais volontiers les billets « buzz », ceux où les mp3-blogs rivalisent de réactivité pour être les premiers dans leur zone d’influence à parler de tel ou tel groupe, appelé à conquérir le monde sur la foi d’une note de 9.1, 9.5 ou 9.7 chez Pitchfork. (apparemment, cette semaine, c’est le tour de Mates of State ). J’admire Godspeed qui, chaque semaine ou presque, parvient à nous dénicher la nouvelle chanteuse américaine dont on cause.

2 – Je pourrais certes me reconvertir dans les vieux machins, tenter de faire partager une pépite oubliée d’un passé plus ou moins lointain mais, malheureusement, je suis assez peu porté sur les brocantes et mes vieux machins sont en général trop connus pour que je puisse espérer les faire découvrir à quiconque ici ou, s’ils ne le sont pas, j’en sais trop peu à leur sujet pour pouvoir habiller mon billet d’un minimum de récapitulatif biographique et/ou stylistique. J’ai pensé vous parler de Moondog (senior) par exemple, dont j’ai écouté une formidable anthologie la semaine dernière mais, mis à part ces deux disques, je ne connais presque rien du personnage et sens donc confusément que je ne suis pas le mieux qualifié parmi l’équipe de la Blogothèque pour le présenter. J’admire beaucoup Bruno, qui est capable de vous trouver chaque semaine un génie oublié.

(comme vous le voyez, mes options disparaissent les unes après les autres me laissant de plus en plus désemparé devant un écran blanc et hostile)

3 – Le troisième obstacle est la crainte du hors-sujet, crainte qui, vu mes goûts musicaux, n’est que trop fondée. Combien de fois ne me suis-je pas dit qu’il faudrait que je vous dise un mot de Falco , chanteur-rappeur autrichien tellement ridicule qu’il en confine (parfois) au sublime. Mais est-bien là le rôle de la Blogothèque ?

4 – Le quatrième obstacle qui se dresse devant moi n’est pas le moindre. Je me refuse à consacrer un nouveau billet à des artistes dont j’ai déjà parlé ici. Donc, pas d’extrait du nouvel album de Brian Eno , ni de la bande originale composée par les Pet Shop Boys pour le Cuirassé Potemkine , pas non plus d’extrait du nouvel album solo de Henk Hofstede ou de Paula Frazer … Du coup, le nombre d’artistes dont je peux parler avec la conviction du fan, pourtant nécessaire si on espère donner envie au lecteur, se réduit comme peau de chagrin (comme disent les romans chics).

En attendant que je trouve une solution à ce manque d’inspiration (j’ai confiance), je vous propose d’écouter un de mes morceaux fétiches : le premier mouvement du deuxième concerto pour piano en Fa mineur de Prokofiev (1891-1953), ici inteprété par Vladimir Ashkenazy et le London Symphony Orchestra. Certes, je serais bien incapable de résumer l’oeuvre et la vie de Prokofiev en trois paragraphes (d’autres l’ont déjà fait)

mais, vu que vous vous êtes déjà farcis trois paragraphes de banalités, vous n’auriez de toutes façons plus eu la patience de les lire (et c’est bien là-dessus que je compte). De plus, il n’est en fait nul besoin de connaissances théoriques pour apprécier la musique, quelle qu’elle soit.

Je dirais donc juste ici que ce 2ème concerto date de 1913 et fut révisé en 1923, que c’est sans doute parmi les 5 concertos pour piano de Prokofiev celui que je préfère. Comme une bonne part de la musique orchestrale de cette époque, il semble limpide à la première écoute et d’une facture assez classique. Pourtant, quand on l’écoute plus attentivement, on se rend compte que cette simplicité apparente n’est qu’un leurre et que l’écriture est parfois à la limite de l’abstraction (un peu comme lorsqu’on regarde une toile de très près et qu’on en perd toute vision d’ensemble) et bien moins tonale qu’elle ne le semble de prime abord. Ceux que l’analyse musicale n’intéresse guère mais qui ont une imagination fertile pourront, comme moi, imaginer un bateau emporté par les vagues d’une effroyable tempête à la fin du mouvement (10’33″ exactement). A ceux-là, je dirai aussi que, dans le premier mouvement du troisième concerto, on peut entendre le flux et le reflux des vagues léchant la plage de sable fin entourant l’île (forcément paradisiaque) sur laquelle les naufragés se sont échoués…. peut-être sera-ce l’objet d’un autre billet, en cas de nouvelle panne d’inspiration.