Suis-je devenu un vieux con ? C’est avec cette question que je me suis réveillé le premier matin de 2006. J’envisageais, à la lueur neuve d’une nouvelle année prometteuse, de rédiger à votre intention ce compte-rendu annuel ; en prenant quelques notes, je me suis rendu compte que je n’avais aimé qu’un seul premier album, en provenance du Brésil, celui de Chico Saraiva
, que la musique anglo-saxonne m’avait globalement ennuyé, que les chanteurs d’ici ne m’avaient rien inspiré de précis, que rien, ou si peu, de ce qui avait agité la presse spécialisée
ne m’avait concerné. L’heure était matinale, et grave : étais-je, à 27 ans, un vieux con ?
Il est avéré que ma naïveté a subi quelques revers, communs à ceux qui approchent la trentaine, mais tout de même, n’était-ce pas un peu tôt pour en être là ?
J’ai rarement autant eu l’impression qu’on se foutait de ma gueule que cette année : je ne parle pas du traitement que m’a réservé une certaine L. mais du flux incessant de nouvelles sensations, révélations, etc. assez dans l’esprit des apparitions de la Vierge sur le mur d’un bordel, ou d’une laverie automatique.
De ces énervements, je ne parlerai pourtant pas : l’énergie mise à détester est perdue, autant la consacrer à aimer, découvrir, voir ailleurs. N’ayant formulé aucune résolution pour cette nouvelle l’année – les précédentes ont démontré mon incapacité à m’y tenir -, j’aimerais seulement que l’énervement sape un peu moins de mon attention en 2006, et que mon enthousiasme – à défaut de naïveté, donc – prenne le pas sur la perplexité accablée.
A la fraude institutionnalisée, j’ai préfèré, et de loin, l’humilité de Mick Harvey (des Bad Seeds de Nick Cave), dont l’album de reprises (enfin, en partie), One Man’s Treasure n’a pas été pour rien dans l’étouffement de la mélancolie propre à tout 1er janvier qui se respecte.
J’ai aussi préféré le cri de guerre de Paul Weller
, le vibrant « come on, little fuckers, sing like you mean it
» (rien à ajouter. Ah, si, puisque je donne libre cours à mes pulsions réactionnaires, je vous rappelle que selon Paulo l’i-pod ressemble à « un putain de frigidaire sans bière à l’intérieur
», réfractaire à cet objet, considérant qu’aimer c’est être en manque, j’aime assez…) – quitte à souffrir un peu en chemin dans ce As is now
, disque presque réussi, sauvé par deux balades tuantes, plombé par des automatismes vieux rock – aux supercheries rétro heureusement (pour ma raison), plus drôles qu’irritantes (ça dépend un peu, de l’humeur disons).
J’ai aussi préféré m’en foutre que de considérer avec sérieux ces épiphanies tchac-boum pouet pouet.
Repris précisément par Mick Harvey, Guy Clark se souvenait des sages paroles de Hank Williams : « Hank Williams said it best/He said it a long time ago/ « Unless you have made no mistakes in your life/Be careful of stones that you throw » Je n’ai pas oublié mes erreurs, et je lance mes pierres avec prudence…
(disons que ça sera le mot d’ordre intime de cette nouvelle année)
Peut-être non sans coquetterie (à moins qu’il ne s’agisse d’un symptôme, mais c’est une autre histoire), je suis de plus en plus sensible à ce genre particulier qu’est la chanson testament, dont My Way
ou It was a very good year
(à laquelle va ma préférence) – ou encore The Man Comes Around
de Cash- seraient les exemples ultime : cette année, deux sérieuses candidates m’ont déchiré : Yesterday when I was young
(adaptation du Hier encore j’avais vingt ans
d’Aznavour) par Bobby Bare
, sur un bel album produit par Mark Nevers de Lambchop, et Hell Yeah
sur le 12 Songs
de Neil Diamond
, comme par hasard produit par Rick Rubin…
(Notons qu’il s’agit de deux retours tardifs de musiciens longtemps considérés comme ringards – au mieux -, ou inutiles – au pire – qui me font regretter la disparition de Charlie Rich, dont j’aime tant la country mélo de Behind Closed Doors . Parmi les retours qui font plaisir, signalons celui de Mark Murphy , avec son impeccable Once in every heart , a été un grand bonheur : si Andy Bey et Jimmy Scott dominent encore le champ médiatique du chant jazz, Murphy les égale sans peine)
Cette façon de prendre congé avec élégance, de se retourner sur son passé, d’envisager erreurs et regrets avec l’œil de celui qui n’attend plus rien a ainsi accompagné cette fin d’année, propice à des interrogations semblables, sur un mode moins dramatique (quoique).
Neil Young n’a pas été loin de caner cette année : Prairie Wind , écrit et enregistré avant et après de sérieux ennuis de santé, ne comporte aucun testament, mais plutôt une déclaration de vie, pas question de lâcher la rampe.
When God Made Me , une sorte de gospel nu sur lequel se referme le disque, annonce qu’il n’est pas disposé à nous quitter, ouf.
Indirectement, certes, mais je trouve la chanson assez claire sur ce point, plus qu’un délire mystique d’un rescapé (qui se prétend toujours athée par ailleurs), elle signe bien que rester vivant, c’est d’abord et surtout se demander ce que diable nous foutons ici.
Cette année, plutôt que les enfants de Mc Cartney , c’est le père que j’ai écouté :
malgré deux trois berlingots, Chaos and Creation in my backyard en remontre à tous les aspirants, fils spirituels, héritiers putatifs, etc. (Dans le genre, le retour du Gang of Four m’a assez réjouit : allez les gamins, on arrête de faire les malins, on rentre à la maison maintenant, ok ?). Je me mêle peut-être de ce qui ne me regarde pas, mais j’entends dans Jenny Wren – décalque de son Blackbird – un commentaire ironique sur le penchant mimétique qui pourrit la production contemporaine.
C’est aussi, et pas qu’accessoirement, une putain de belle chanson, qui me renvoie à une vieille préoccupation, celle de la pureté.
A priori, c’est un concept qui pue un peu, mais pourtant, en matière de musique, il me vient souvent à l’esprit. (Bien sûr, il y a l’impureté galvanisante des albums de Joe Henry, le goût des expériences entremêlées chez Kanye West, les perspectives tangentielles prises par David Byrne, ou encore le besoin de faire se croiser des langues musicales étrangères les unes aux autres ont fait du parcours d’Elvis Costello un des plus passionnants qui soit….Disons que la pureté en musique tient au geste, débarrassé de ce poison qu’est le souci de la réception).
Les auteurs de mes disques préférés – auxquels il faut ajouter ceux mentionnés plus haut – de l’année partagent ce souci : Richard Thompson , Chico Saraiva , Flavio Esposito , Sufjan Stevens (malgré des moments pénibles, pardonnés au regard de l’audace de l’auteur, je pardonne tout aux audacieux), Andrew Bird , Ali Farka Touré , Vashti Bunyan , José Gonzales , Belmondo & Lateef (parmi d’autres, j’y reviendrai). J’en profite pour remarquer que peu d’artistes français m’ont intéressé (les Bed , Chauveau , et Sébastien Schuller sont vraiment bien cela dit). Nuançons ce dernier point d’une exception : la vitalité de la scène jazz nationale, d’Yvinec aux frères Belmondo, en passant par Trotignon, a confirmé que ce pan de la création française se porte bien, à la différence des clubs,dont la santé financière n’a jamais été aussi mauvaise, malgré des programmations audacieuses.

Dans ce que j’ai écouté et aimé, adoré aussi, il n’y a pas eu que des nouveautés mais aussi des rééditions – Roberto Murolo, Warm and Cool de Tom Verlaine, les coffrets consacrés à The Band ou aux Girl Group Sounds (Marvelettes,Chiffons, Little Eva, PP Arnold, etc)- , et des découvertes tardives – Wanda Jackson, Heddie Hinton, Mel Tormé (ben oui, je vous avais dit qu’il se pouvait bien que je sois devenu un vieux con), ou un Thomas Dybdhal enregistré avant Stray Dogs (je crois), avec une chanson inouïe, qu’aurait pu enregistrer Van Morrisson à l’époque d’Astral Weeks : One day you’ll dance for me New-York City .
Revenons un instant sur cette vieille lune, la pureté : avec leurs Front Parlour Ballads et Trégua , Richard Thompson et Chico Saraiva m’ont offert (oui, à moi, mais à vous aussi, si vous le voulez bien) exactement ce que je cherche dans un disque : l’impression que science musicale (incontestable dans les deux cas) et sens du ludique se retrouvent – la virtuosité et l’émotion peuvent donc coexister – donnait une fois de plus raison à Caetano Veloso lorsqu’il remarquait « Le plaisir rend intelligent, et l’intelligence rend heureux. »
La complexité et l’ambition musicales de leur travail n’entame en rien la jouissance de l’auditeur; il ne s’agit pas de disques pour critiques ou musiciens, ils ne sont réservés à personne; j’aimerais que cela soit clair. Ils sont précieux et rares, nés d’une passion destinée à rencontrer la vôtre.
Je comprends peu l’italien, et rien au dialecte napolitain chanté par Roberto Murolo
et Flavio Esposito
, et pourtant : l’un avec le double album compilant des enregistrements vitaux, La Chanson Napolitaine
et l’autre avec Napoli a modo moi, volume 2
m’ont donné l’impression d’être des leurs, que leur langage, épuré, comme s’ils avaient passé
leur musique à travers un tamis serré sélectionnant les grumeaux du bavardage pour ne conserver que l’essentiel, l’essence même de la musique, de son expressivité qui connaît la valeur du silence, de l’abstention – à l’image de ce qu’il y a de mieux chez Brian Eno – était le mien, et devait être celui de l’aube de l’humanité.
Parmi les « autres » évoqués plus haut se trouvent des types qui ont le mérite d’avoir écrit des chansons dans lesquelles je me suis (re)trouvé, le Cookie Jar de Mark Mulcahy par exemple sur In pursuit of your happiness , un beau disque – comme il existe de belles personnes.
Dans son récent Fenêtres de Manhattan , Antonio Muñoz Molina résume mieux que moi une évidence – que ne renierait pas Nick Hornby – : «Les chansons ne parlent pas de celui qui les a composées, ni même de celui qui les joue, mais bien de celui qui les écoute, de celui qui s’est reconnu en l’une d’elles dès qu’il l’a identifiée et s’est senti compris et expliqué par la forme pure de sa mélodie, par ces paroles qui maintenant lui appartiennent, même quand il ne les a comprises qu’en partie. »
Quelques instantanés, pour conclure ce bilan :
Cookie Jar
, donc : comme le suggère Muñoz Molina, il n’est pas forcément nécessaire de saisir le sens d’une chanson pour s’y trouver bien et l’habiter.
« What about when we were friends » : je me suis accroché à cette phrase, rappelant ces amitiés évaporées (parce que le cours des choses le veut parfois, parce que le manque d’attention à l’autre étouffe ce qui ne tient à rien, parce qu’il m’arrive d’être assez con et blessant et de m’en apercevoir trop tard), et cette phrase me retenait par la manche. L’évidence formelle de la chanson rappelle assez ce qu’on a pu appeler « l’école néo-zélandaise », incarnée par les Bats et les Verlaines (oui, il y a aussi Chris Knox, mais je le vois plutôt comme un cousin de Daniel Johnston) : accords mineurs, progression harmonique limpide, arrangements nets, voix en avant. J’ai parfois tendance à m’embrouiller à plaisir et à tout compliquer, mais j’ai besoin de cette clarté, d’y revenir souvent, pour me souvenir que la simplicité à du bon.
Deux chansons du Want Two de Rufus Wainwright , The one you love et This love affair : une sorte de tube pop, et une ballade pétrifiée en guise de file rouge éclairant de nombreuses nuits songeuses.
Découvrir Evie Sands
, qu’aimait tant Dusty Springfield, chanter une scie, Until it’s time for you to go
, et cette scie apaise plus qu’elle ne tranche, chantée d’une voix oreiller, sur laquelle se reposer.
Ali Farka Touré , sous les étoiles, dans les vapeurs d’herbe, sous le ciel de Nice : s’il est un rien sentencieux, Monsieur le Maire à la classe.
The Scarlett Tide qui clôt The Delivery Man de Costello . La simplicité même : une voix, un ukulélé, le bonheur.
La fluidité tranquille du Be de Common , écouté en boucle un dimanche d’été, Paris vidé, à regarder le soleil chauffer les toits.
La disparition de Shirley Horn . Et merde. Lorsque j’ai appris sa mort, je me suis dit que j’avais raison de ne jamais rater les concerts de Dylan ou de Jimmy Scott : bientôt, il sera trop tard pour jouir de leur existence.
La malice – certes un peu fabriquée, mais quand même impressionnante – de Kanye West .
Les concerts de Wilco à l’Elysée Montmartre et de Richard Thompson à la Java. Si j’ai assisté au premier dans un état d’euphorie (et d’ébriété) rare -à peine contrarié par le discours de C. qui assurait que Benjamin Biolay était plus intéressant que Prince : sans l’intervention d’Isabelle, nous en serions venus aux mains -, le deuxième m’a vu dans un état de mutisme proche de la débilité (au risque d’avoir offensé RR, que je te tiens en très haute estime ; s’il me lit, qu’il m’excuse.).

J’en profite pour signaler que le live de Wilco, Kicking Television est admirable : soubresauts, lignes brisées, perspectives détournées, esprit de groupe, plaisir de jouer, explosions, respirations, enfin tout ce qui fait de leurs concerts d’intenses moments est capté. Et si les disques en public des rockers devenaient enfin aussi intéressants que ceux de leurs homologues jazzmen ?
Al Green chantant Let’s stay together à l’Olympia nous mettant, avec N. dans une transe mystique, disposés à renoncer à notre athéisme pour embrasser la foi prêchée par le Révérend (mais bon, aux dernières nouvelles, nous persistons dans notre mécréance).
Crosby, Stills & Nash à l’unisson sur Guinevere .
Silvain Vanot à La Java : j’aime ce type, sa musique est précieuse et rare, née à la fois de sa sincérité et de son intelligence (cf.Caetano Veloso.)
Je suis toujours heureux de le voir.
Teenage Fan Club , aux Mains d’œuvre, puis à Bilbao avec les Go-Betweens.
En l’espace de quelques mois, j’aurais donc vu deux fois le TFC : la première fois peu de temps après ma rencontre avec L. J’étais de si bonne humeur que j’avais jeté mon dévolu sur une jeune fille souriante, qui dansait et fumait autant que moi, ce que je trouvais très séduisant (je précise à toutes fins utiles, et afin de me rendre moins antipathique, que rien n’a découlé de cette douteuse et brève attraction), puis alors qu’il était évident que c’était cuit.
Ce deuxième concert, alors qu’il était accompagnait l’épilogue, me renvoyait à ces débuts, légers, et assez heureux même, et soulignait simultanément l’amertume de ce dénouement foireux et lamentable.
Heureusement, la prestation lumineuse des Go-Betweens suggérait qu’on peut être heureux en lisant des magazines de surf…
3 novembre 2005, au Zénith de Paris, Bob Dylan fait le coup de la douche écossaise : parfois franchement embarrassant, parfois absent, et de temps à autres, la lumière se fait, tout se met en place et alors il n’y a plus que cet homme sur la scène qui a écrit les plus belles chansons du monde libre, les plus vives et que lui seul sait chanter.
Fistfull of love d’Antony & The Johnsons passant en boucle, sur une platine défectueuse d’un appartement proche de la Gare du Nord, à la veille d’un enterrement, écouté en compagnie d’une jolie fille évanouie depuis, et en compagnie de qui les nuits ont été très blanches. Dans un état très altéré par la chimie, sous l’œil circonspect d’un couple de rats (sic), j’avais alors l’impression d’être la guitare de Lou Reed.
Sur ce, je vous souhaite une belle année, avec une unique recommandation : soyez curieux, vous ne le regretterez pas.
Baptiste
Ps : pour ceux que ça intéresse, l’immense Mike Sport Murphy a prévu de sortir deux albums en 2006.
Ps2 : mon disque préféré de ce 14 janvier, alors que j’achève enfin ce billet, est sorti en 1993, il est signé des Trash Can Sinatras, il s’appelle I’ve seen everything , et c’est une merveille douce et inventive.





Commenter