La Blogothèque

31 Chansons, pause

Comment dire ?

Ce qui était, dans mon esprit, un projet au long cours, destiné à mettre en lumière ce qui était, pour moi, une évidence : le goût de la musique, non, son amour, n’est pas réductible à un genre, à tel ou tel canon, telle ou telle école, mais qu’il est multiple, fragmentaire, fait d’éclats – voilà pour les styles – mais aussi (et surtout) affaire d’états, de sensations, d’impressions – et c’est bien pour cette raison que cet amour ne peut être réductible à un genre, tel ou tel canon, etc. a subi un brutal coup d’arrêt.

L’affaire était lancée – avec la complicité du taulier -, quelques échos anonymes en général affectueux, parfois surprenants (le président du fan-club de Claude François me faisant part de son mécontentement à je ne sais plus quelle occasion…), rarement hostiles. Bref, j’avais toutes les raisons de persévérer dans cette entreprise, et pourtant, vers l’été, il me semblait que cette variété d’échos se rétrécissait, que je m’en tenais à une humeur globalement maussade, voire geignarde, qui m’horrifiait assez, je dois le dire. Cette tendance contemporaine à la haine de soi, je ne tiens pas à la partager, encore moins publiquement. Parler du plaisir que me procure le napolitain Roberto Murolo, de la joie intense qui me parcourt lorsque j’écoute Orchestra Baobab, des chansons de Silvain Vanot, me semblait néanmoins intenable. Je n’y arrivais pas, c’est tout, je revenais sans cesse vers les aspects les plus sombres d’une discothèque pourtant pas avare en lumières. Et cela, je ne voyais pas – et je ne vois toujours pas – de quel droit je l’aurais imposé à des inconnus qui n’en demandaient pas tant.

J’ai laissé filé le temps, les vacances, la rentrée, les enthousiasmes ne manquaient pas, des enthousiasmes qui ne devaient rien – ou tout, je n’en sais rien – à ce qui me préoccupait, et là encore, si l’envie de les partager était bien présente, le geste final, celui d’écrire un billet les relatant, ne venait pas.

Arrêter ce feuilleton s’imposait donc, et s’impose – provisoirement, souhaitons-le.

En guise d’au revoir, encore quelques chansons – qui n’appellent pas, sauf exception, de commentaire précis.

20) Vinicius Canturia – Vivo isolado do mundo (Album Tucuma)

Parce que c’est une belle chanson – et qu’elle dit bien que rien n’est irrémédiable.

21) Polo Montañez – La Ultima Cancion (Album Guitarra Mia)

Parce que ce billet marque une pause dans ce feuilleton – et qu’il savoir se retirer.

22) Mike Sport Murphy – The sound of her voice (Album Uncle)

Parce que c’est avec lui que tout a commencé ici – et que je ne m’en lasse pas.

23) Bill Fay – Be not so fearful (Album Bill Fay)

Il y a un mois, j’ai acheté un nouveau frigidaire. L’appareil qui en faisait office jusqu’alors ne devait pas se sentir concerné par la fonte des calottes glaciaires, une sorte d’iceberg l’encombrait, et rien ne semblait en venir à bout, pas même un chalumeau. Au fond cet iceberg, il y avait un pot de confiture, offert par M. conservé depuis trois ans, c’est-à-dire bien au-delà de la durée de notre relation. Sa date de péremption était passée depuis longtemps, il n’avait gardé sa place que par excès de sentimentalisme. A la fin du mois d’août, elle s’est mariée. C’était inévitable, j’avais soldé ce compte-là depuis un moment, je n’y pensais pas plus que ça. Une fois l’appareil neuf installé, en état de marche, j’y ai transféré les aliments hébergés par l’ancien. J’ai hésité quelques jours avant d’installer ce fossile amoureux dans sa nouvelle chambre (assez spacieuse pour tolérer un machin impropre à la consommation). J’ai fini par le jeter. Je crois que si je m’en suis débarrassé, c’est autant pour me signifier que ce chapitre-là était clos (pour de bon) que pour dire à L. que nous traînions tous un foutu bagage, que nous faisons comme nous pouvons pour s’accommoder de cette charge ; lui dire que je savais que ce n’était pas simple, mais qu’un jour il fallait bien foutre le pot de confiture à la poubelle ; mais je n’en ai rien fait, je m’imaginais que le poids symbolique de ce geste l’atteindrait par voie télépathique. Dans cet exercice, louable, de me défaire du souvenir de M., je pensais souvent à cette chanson de Bill Fay, qui suggère si bien l’abandon, la perte de contrôle.

Tourner le dos à ses peurs, se rendre compte qu’il est possible de courir une fois retourné à l’éveil : j’aimerais aussi que, d’une manière ou d’une autre, ce message l’atteigne. (Curieusement, par association, ces paroles de Bashung me reviennent «A l’avenir, laisse venir l’imprudence. »)