La Blogothèque

Jérôme Attal

Comme elle se donne cumule les qualités : accompagné d’un artwork magnifique, résolument mature musicalement, c’est un album où Jérôme Attal s’offre à l’auditeur avec une sincérité rare, mais surtout complice… c’est le secret de son charme “abrasif, mais qui prend soin de ses mystères”. Ecrit dans la langue sophistiquée mais accessible que l’auteur déploie dans son fameux Journal en ligne, ce disque est de surcroît défendu par des compositions solides et attachantes. Pour son troisième album studio, Jérôme s’éloigne du terrain désormais encombré de la chanson française “de qualité”, et grâce à l’appui robuste de ses trois musiciens, rend prépondérante une orientation pop et New-Wave jusqu’alors secondaire.

Jérôme

New Wave certainement à cause du groupe avec lequel je joue. Cela correspond aux choses que nous écoutons ; Mathieu, mon guitariste, a beaucoup écouté Joy Division et ce genre de groupes, moi on m’a dit que j’avais un côté Ian Curtis, mais j’ai mis longtemps à comprendre qu’il jouait dans Joy Division, donc après j’étais content, et puis aussi il y a des groupes comme Interpol et New Order sur lesquels on se retrouve tous. Sans oublier The Cure, notamment au niveau des basses ; c’est un écho qui s’est probablement affirmé depuis le précédent album. En tout cas, ce côté anglo-saxon correspond vraiment à ce que nous aimons écouter. Mais ce ne sont pas des influences précises. On ne cherche pas à imiter et d’ailleurs on serait bien incapable de faire à la manière de puisque ce qui m’intéresse avant tout c’est de faire des chansons, plus que de faire de la musique.

Manur — Ma question suivante évoquait justement Ian Curtis…

…Je devance les questions !

Cet écho est flagrant, je trouve, sur Comme elle se donne , le single, dont on pourrait qualifier le phrasé de « sévère ».

Je connais mal Joy Division, donc c’est vraiment fortuit. Mais la sévérité, c’est quelque chose dont j’avais envie pour cette chanson. Etant donné que c’est un titre délibérément sexuel, il ne fallait absolument pas que ce soit lascif, (rien à voir avec Lassie chien fidèle, parce que de toute façon la chanson n’est pas vraiment un hymne à la fidélité). Le propos est très débridé. Alors il fallait bien un peu de sévérité quelque part. Mais si tu remarques même dans mes chansons les plus tristes il y a un certain aplomb, qui empêche de sombrer. C’est un goût que j’ai : dans l’écriture je préfère ce qui est de l’ordre de l’aphorisme à ce qui est de l’ordre de la tartine. Il faut de l’attitude pour qu’il y ait un impact. Comme elle se donne raconte une histoire assez sensuelle, mais en même temps avec un rythme effréné qui évite de s’étendre. Même si c’est mieux de s’étendre quand on va vers la sensualité…

As-tu, en tant que chanteur, d’autres modèles que tu cherches à émuler ?

En fait, je suis très monomaniaque en musique. Quand j’aime quelque chose, je l’écoute pendant très longtemps, jusqu’à ce qu’un autre le détrône. Par exemple, actuellement j’écoute le McCartney en boucle et j’attends le prochain disque qui va le détrôner. Contrairement aux livres, où j’arrive à lire peut-être dix trucs en même temps, en musique je suis monomaniaque. Le McCartney a dû remplacer The Rakes que j’écoutais, qui eux-mêmes ont détrôné je ne sais plus qui. Le jour où Révolution (des Beatles) a détrôné Prince, j’ai pris cela pour un moment historique.}

Quel est le processus d’écriture pour toi et ton groupe ? Est-ce que tu arrives avec des paroles ?

C’est très variable. Généralement c’est très rapide, en tout cas pour les textes. Enfin, l’écriture mets dix minutes, mais dix minutes qui se nourrissent de toute la vie que tu as eue avant. Pour le reste, c’est très variable. Soit je trouve une mélodie… par exemple pour Comme elle se donne , j’étais dans la rue après une répétition désastreuse, je me disais : il faut quand même qu’on ait des morceaux à la hauteur de ce qu’on veut faire. Et dans cette rue, j’ai trouvé le refrain. J’ai appelé tout le monde, mais personne n’était joignable (parfois c’est comme ça, dans la vie, personne n’est joignable), donc sur les répondeurs de chacun, j’ai chanté ce que j’avais en tête. Ensuite, Frédéric (Rouet) a trouvé une ligne de basse pour les couplets et puis c’est allé très vite, le texte était déjà en gestation dans ma tête et il est venu très rapidement. Donc, ça peut venir d’une idée précise, ou d’un truc que j’écoute ou d’une émotion par rapport à laquelle je me dis : ce serait pas mal de faire quelque chose qui parte de ça ou qui procure le même genre d’addiction. Et comme notre travail est très personnel, au final ça ne ressemble pas du tout à l’intention de départ. Mais il n’y a pas de règle. Ca peut partir de l’idée d’un récit, du texte ou de la musique. D’ailleurs je ne suis pas toujours à l’origine du morceau. Par exemple, sur le duo avec Mélanie Laurent, ou sur Demain sans importance , il y avait déjà une maquette musicale très aboutie. Et sur ces maquettes, je n’ai plus eu qu’à trouver un texte et à poser une mélodie.

Ce qui est assez admirable, ce sont les gens qui sont dans cette aventure avec toi.

Oui. Parfois quand tu fais des choses qui sont de l’ordre de l’intime, de ton propre sentiment de la vie, tu te dis que c’est formidable qu’il y ait des personnes qui vont s’impliquer pour t’accompagner dans cette création, ce point de vue, cet état d’esprit, et qui vont trouver important d’être dans un projet avec toi. C’est très intense. En même temps j’essaie toujours d’inclure les personnes avec lesquelles je travaille dans une démarche artistique, que ça rejaillisse sur eux, que ça leur apporte quelque chose. Je pense que mes musiciens vivent en concert les mêmes choses que moi, attendent ces moments avec autant d’impatience, ont besoin d’écrire des chansons autant que moi. C’est pour ça que c’est réussi, en tout cas je l’espère.

Le Serveur du bistrot (qui nous a préalablement apporté deux verres de vin) : Alors, il est bon ?!

Oui, excellent !

Vous parliez du disque ?..

Bien entendu ! Tu as récemment passé une nuit avec Marie Denarnaud et Vahina Giocante… Qu’est-ce qu’on ressent ?

C’est très court, une nuit avec quelqu’un. Surtout lorsque ce quelqu’un est deux… D’autant qu’après, si on fait sienne la maxime de Rimbaud : Je est un autre, ça finit par être un fameux bordel ! Heureusement Frédéric Taddéï a orchestré cela de main de maître.

Je connais surtout Marie Denarnaud, qui était exceptionnelle dans Les corps impatients

J’ai adoré ce film. C’est un des films français les plus marquants de ces dernières années pour moi. Marie me racontait qu’il y avait des gens qui n’avaient pas du tout aimé, qui l’avaient trouvé trop crû au niveau de l’image. Cela ne m’a pas du tout choqué ; et je l’ai trouvé très profond, avec un dialogue excellent. Il y avait un vrai sujet, et chaque séquence parvenait à une profondeur qui dépassait tout le temps l’anecdote ou la trivialité du sujet. Ce qui fait généralement d’un film qu’il est réussi. Pour en revenir à la nuit que j’ai passée avec ces deux actrices, il s’agissait du tournage du clip de ma chanson Comme elle se donne , réalisé par Frédéric Taddéi. Frédéric est venu me filmer pour son émission Paris Dernière lors d’un concert au printemps dernier. On lui a demandé si cela l’intéressait de faire un clip. Il a eut l’idée du plan séquence, et a souhaité diriger des actrices, car d’habitude il plante sa caméra et laisse l’action se dérouler d’elle-même. Du coup il y a quelque chose d’absolument incandescent qui passe à l’image, Vahina crève l’écran et Marie est exceptionnelle. Ce que j’adore dans la réalisation de Taddéi ce sont tous les mouvements opposés, très sexuels, que produisent les deux comédiennes dans la continuité du plan.

Tu apparais dans le clip ?

Oui, j’y chante un peu. J’ai un rôle quelque peu fantomatique parce l’histoire de cette chanson, c’est le garçon qui s’efface derrière le désir des filles. Donc j’ai un rôle de coryphée grec en quelque sorte ; quelqu’un qui est là pour accompagner l’histoire, mais qui intervient parfois un peu pour ralentir l’action, et poser quelques questions auxquelles les deux filles répondent magnifiquement. Oui parce que tu sais dans ces cas-là, quand tu te retrouves avec deux filles à la fin d’une soirée et qu’il se passe des choses qu’on ne verra peut-être pas sur M6 avant minuit, il faut quand même un certain goût pour la mise en scène. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai fait une licence de cinéma. Au cas où je me retrouverais au lit avec deux filles. Alors quand j’ai eu la sensation d’en avoir assez appris, je veux dire suffisamment pour affronter ces nuits-là, j’ai bifurqué en Histoire de l’Art.

Il y a quelque chose de frontal dans le traitement de cette chanson…

…oui, le désir est frontal. Le désir de quelqu’un – même apeuré – est quelque chose de frontal. Dans les débuts d’un amour, il y a une grande production de S.O.S. mais il suffit que l’un des signaux atteigne son but pour que le désir redevienne frontal. Ici il s’agit de deux filles qui se désirent l’une l’autre. Mais, tu as vu, dans le morceau qui suit, Laisse moi devenir ton homme , je me réapproprie le côté masculin de l’histoire.

Pourquoi à ton avis a-t-il fallu attendre l’année 2005 pour qu’un artiste fasse enfin une chanson sur un des sujets les plus importants au monde, les filles qui sentent bon ?

Je suis bien d’accord ! Je voulais combler une lacune. J’ai cherché dans tout le répertoire s’il y avait une chanson sur ce thème ! Une fille qui sent bon, il n’y a rien de mieux pour se réfugier. Pour moi, il y a trois refuges probants dans ce monde, trois refuges qui sont : la chemise de nuit de Lisa Arbellot, les genoux de Lysa Aëngel (que l’on voit dans mon disque), et les filles qui sentent bon. Il faut des refuges, non ? Tu es d’accord avec ça ?

Des Refuges ?

Il y a cette phrase de Goethe qui dit : la vie est courte, mais la journée est longue.

C’est très beau.

Je trouve aussi. Donc des fois il faut des refuges pour supporter la longueur triste et décevante, ou la dureté inconsolable, d’une journée.

Depuis Hiboux, Cailloux, Genoux , ton précédent album, quelques années se sont écoulées ; marquées pour toi par des expériences parfois difficiles, les lecteurs de ton Journal le devinent…

La vie est difficile. Il suffit de laisser filer les années pour s’apercevoir que la mécanique des jours produit des petits et des grands chagrins. Donc oui, les choses qui nous semblent intolérables, ou qui se passent de notre avis pour frapper, rendent la vie difficile.

Quels ont été les différences dans la création de ce nouvel album ? Quel était ton état d’esprit ?

C’est un album plus personnel, sans la volonté d’épater ou de produire des chansons de divertissement. Je n’y vois aucun morceau qui serait là pour séduire de manière détachée. Ces chansons sont tournées vers l’extérieur, mais de l’intérieur. Il n’y a que Le monstre sous la palissade qui n’est pas totalement personnelle.

Une chanson un peu mystérieuse dans son thème.

C’était une chanson assez audacieuse pour moi. J’ai un ami qui me demandait de quoi elle parle cette chanson, et puis une semaine après il avait trouvé une entrée pour l’aborder, une phrase comme un passage secret, enfin il a fini par me raconter l’histoire parfaitement. C’est un morceau qui me plait car j’y aborde un sujet difficile et je suis assez content du résultat. C’est encore une fois à la première personne, mais ce n’est pas moi, c’est une adolescente qui parle, et ce n’était pas facile de dire “il y a un monstre sous la palissade et je suis la seule à le voir”. Mais je trouve que ça passe bien dans la chanson. Et ce que j’aime aussi, c’est le travail musical, le travail de mes trois musiciens me bluffe sur ce morceau car ils ont rendu musicalement les images que j’avais en tête, ils ont éclairé la chanson, l’ont croquée comme un dessinateur pourrait le faire sur quelques planches à partir d’un petit scénario.

Tu as fait des études d’Histoire de l’Art, la peinture est un domaine qui te tient à cœur, et la dernière fois que nous nous sommes vu, tu m’as emmené au Louvre…

Il y avait une fille sublime qui nous suivait, alors que nous regardions les deux fresques de Botticelli. Nous ne savions plus où donner de la tête, c’était épuisant.

C’est vrai. Tu as deux passions dans la vie, la peinture et les jolies filles…

C’est lié. C’est le même genre de refuge, devant le côté sordide du monde, ou décevant de ce qui arrive, et devant l’inconséquence ou la bêtise, ou la cruauté de certaines personnes, c’est quelque chose qui m’apaise. Le cœur suit de très près, parfois devance, les yeux. Je suis toujours attiré par la beauté. La beauté apaise souvent. Mais elle blesse dans le mouvement d’après. Parce que tu peux très vite sombrer dans la tristesse, de ne pas être à côté d’elle, de la laisser périr, je veux dire : de la laisser partir.

De la distance.

C’est ça. La tristesse de la distance. C’est beau. Tu peux être très heureux, il y a un apaisement très court, un appel et puis tout d’un coup, il y a un effroi. Tu te dis merde, je ne vis pas avec elle, je n’ai pas d’histoire avec la beauté. Dans l’Histoire de l’Art, tu as l’illusion que tu as une histoire avec l’Art, c’est dans l’intitulé. C’est ça qui est bien dans ce domaine. Tu as le sentiment que tu es dans un dialogue permanent et nouveau, à inventer peut-être, à produire, avec des chef-d’œuvres qui n’ont finalement pas besoin de toi pour exister. Quoique…

Et dans la beauté des filles, il y a ce moment très intense où tu te sens appelé par quelque chose d’immense et de doux, un cœur sous la beauté, et puis d’un coup le versant où tu te dis que tu ne rentres pas avec elle ce soir…

…Et je ne la reverrai jamais.

Le destin fait qu’on ne sait jamais ces choses là, mais dans la plupart des cas, oui.

De toutes manières, tu l’aurais probablement oubliée.

Pas sûr. Non, il y a des tableaux, des émotions, des personnes que l’on n’oublie pas. Par exemple, Lysa qui est sur la pochette de mon disque, et à l’intérieur aussi, je l’ai vue une fois en coup de vent, à une soirée organisée par Flammarion, et je ne l’aie pas oubliée. J’ai été bouleversé par son apparition. Plus tard, quand j’ai réfléchi à ce que je pourrais faire pour la pochette, j’ai pensé à elle, et elle a gentiment accepté. Et qu’est ce qu’on a fait de tout ça, hé bien voilà, une Piéta, sur la pochette du disque. Je pense qu’il y a une qualité d’émotion qu’on n’oublie pas, qu’on ne peut pas oublier. Sinon, ce serait très dur la vie, ce serait atroce.

Toi-même, tu écris sur tes blogs pour ne pas oublier… et pour faire partager les émotions que tu as n’est-ce pas ?

Les raisons pour lesquelles j’écris ont tendance à rester mystérieuses même pour moi… Nous parlions du Louvre. Tu m’as emmené devant La Bataille de San Romano de Paolo Uccello, cette toile incroyablement moderne.

Je l’adore. Picasso l’a regardée pour Guernica évidemment. Je dis toujours que j’aimerais que mes concerts ressemblent à du Uccello, c’est ma grande obsession pour mes concerts. J’aime tellement ça, cette mélancolie au milieu des lances vigoureuses (chez moi les lances vigoureuses sont les guitares acérées, les sabots des chevaux la batterie), c’est à la fois une élévation et une protection. Paolo Uccello, c’est superbe. Il y a deux autres toiles car à la base c’est un triptyque, et celle de Florence est encore plus cubiste. Tu y vois vraiment le derrière d’un cheval complètement retourné, renversé par rapport à l’animal.

Jusqu’où la métaphore réciproque entre la musique et la peinture peut-elle aller selon toi ?

Ca vient de Francis Bacon. C’est le côté “impact”, l’envie de toucher directement le cœur des gens. C’est ce que j’essaie de faire dans La Prémonition , avec une économie de mots. Très peu de phrases, mais quand je dis “Un jour à mon égard, tu te comporteras comme un caillou “, je n’ai pas à broder autour. Et dans la peinture, c’est la même économie d’effet que j’aime, celle que Deleuze relève chez Bacon, et que je trouve chez Uccello. Bien que chez ce dernier j’aime aussi beaucoup la mélancolie du Condottiere, que l’on découvre comme une énigme parmi toutes les lances. Il y a quand même de la place pour la tristesse au milieu de toute la tension ; c’est une tristesse qui est encadrée par une force assez phénoménale. J’ai toujours été frappé par ce que racontait Cioran. Il parlait souvent du suicide dans ses aphorismes, et lui-même était épaté que des lectrices puissent lui écrire : « En vous lisant, vous m’avez sauvé du suicide ». C’est lié à la forme certainement, à la foudre de l’aphorisme, et aux blancs (sur la page) qu’il y a avant et après ce jaillissement d’encre. Et aussi à l’ironie salutaire qu’il injectait dedans.

Ton ambition lorsque tu fais un disque, elle prend une forme plutôt picturale ou plutôt littéraire ?

Mon ambition est de faire des chansons avant tout. Je n’intellectualise pas le propos comme ça. Inconsciemment, je sais que j’ai peut-être des références picturales ou même cinématographiques. Dans la chanson Comme elle se donne , il y a plein de choses qui rentrent en ligne de compte. J’avais vu le film de Michel Deville qui s’appelle Le voyage en douce au moment où je pensais écrire un tel morceau. Le film en a peut-être décrété l’urgence, du moins imposé la sensation. Et il y a aussi certaines toiles d’Egon Schiele qui rentrent dans le processus de création de ce texte. Et puis bien sûr un souvenir personnel mais Silencio !

Pour ce qui est de l’écriture j’explique un truc marrant dans mon Journal au sujet de Demain sans importance . Je suis en train d’écrire ce texte et tout d’un coup, ma voisine que j’adore, une jeune Eurasienne magnifique, traverse la cour pavée, et à ce moment je ne peux que l’inclure dans la chanson. J’écris donc “J’ai mis quelques pavés sous ta féminité / pour rentre ta marche inégale “. Ca vient directement de ce moment.

Dans Laisse moi devenir ton homme , à un moment donné, je fais aussi entrer une émotion présente. Pour ce disque, je voulais qu’il parle du moment où je l’enregistrais. Il y avait une phrase dans cette chanson dont je n’étais jamais satisfait. Il fallait que je trouve quelque chose qui me donne l’émotion de finir la chanson, et je l’ai trouvé pendant l’enregistrement, par rapport à ce que je vivais, une rencontre – même expéditive – rue de Rivoli avec quelqu’un. Je n’arrivais plus à marcher tellement j’étais soufflé par l’émotion, et en même temps je voulais que jamais ne s’arrête la rue de Rivoli.

Ce disque, de quelle œuvre artistique se nourrit-il principalement ?

A priori aucune, parce que je ne fais pas quelque chose pour m’inclure dans un courant. Je travaille avant tout parce que je n’ai pas le choix de faire autrement, c’est ma porte de sortie. Et c’est une entreprise vouée à l’insatisfaction souvent parce que je fais rentrer des émotions dans ce qui est une porte de sortie.

C’est un disque assez sombre, avec des chansons de rupture. Un grand disque de rupture, pour moi, ça reste The Boatman’s Call de Nick Cave. Si on considère l’objet disque, le propos, il y a peut-être des affinités entre ces deux disques. Même si dans le mien, il y a eu une transformation en cours d’écriture et d’enregistrement, c’est aussi devenu le disque d’un appel.

Au niveau artistique, j’aime beaucoup Nick Cave, parce que ça me semble très autobiographique. Je trouve qu’il n’y en a pas beaucoup en France qui suivent cette démarche d’une manière qui apparaîtrait à la fois urgente et fondamentale. Mais c’est peut-être lié au temps fou qu’il faille pour sortir un disque. Pour moi souvent c’est une condition pour continuer, et puis tu vois je peux expliquer toutes les phrases de l’album par rapport à des évènements de ma vie.

Il y a un érotisme doux, une pudeur dans cet album.

Oui c’est un disque abrasif, mais en même temps qui prend soin de ses mystères. C’est comme dans mon Journal, ça s’arrête souvent à la porte de la chambre. Parfois, j’aime bien quelques mots crus pour faire contraste, mais ça s’arrête souvent au moment clé, pour que l’imaginaire des lecteurs puisse fonctionner. Pour les chansons j’aime bien faire des textes assez ouverts pour que les gens puissent y mettre ce qu’ils sont. Alors quand une chanson est réussie, c’est qu’elle est assez ouverte pour que tu puisses y rencontrer ta propre vie, un peu comme une malle à double fond, et quand tu atteins le double-fond de la malle, le seul objet que tu y trouves, c’est un miroir.