Double piqûre de rappel pour Xiu Xiu, qui a été avec Fabulous Muscles et une tournée européenne l’une des révélations de l’an dernier. Life and Live revient justement sur la longue tournée américaine effectuée en solo par Jamie Stewart en 2003, et nous en livre plusieurs captations, entremêlées d’enregistrements en petit comité dont quelques titres inédits. Le nouvel album studio, La Forêt , est quant à lui un nouveau coup de maître où Jamie Stewart atteint de nouveau le niveau d’expressivité et de tension émotive des plus beaux moments de Will Oldham ou de David Grubbs, et confirme son talent unique de singer-songwriter écorché. Dans les deux disques, la même exigence, la même beauté, parfois aride, toujours risquée, mais cette mise en danger permanente est aussi ce qui permet de mettre en péril l’écoute de l’auditeur, de lui faire entendre ce que seul ce groupe est capable de lui donner.
Prenez « Clover ». Le morceau d’ouverture de La Forêt est un cri de détresse où la voix de crooner effondré de Stewart alterne dramatiquement avec des ponctuations instrumentales au vibraphone ou à la contrebasse pour exprimer le caractère insupportable d’une nouvelle séparation amoureuse. Life and Live en offre une version en concert à la guitare tout aussi bouleversante, comme d’ailleurs tous ces morceaux déjà connus qu’on découvre sous un nouveau jour : deux nouvelles versions de « 20 000 Deaths… » et de « I Broke Up », dont à chaque fois un live électrisant ; en live aussi une version psychotique de ce désormais classique de la déréliction pavillonnaire qu’est « Sad Pony Guerilla Girl ». L’autre versant de Life and Live , à savoir les enregistrements « démos », propose pour sa part un aperçu de la veine plus intimiste de Xiu Xiu : on y remarque plusieurs morceaux inédits dont chacun mériterait à lui seul qu’on écoute ce disque. « Helsabot » par exemple : en prise de studio directe, ce folk minimal (guitare-voix), taillé à la serpe et déchirant, fait comprendre pourquoi Jamie Stewart a assuré des premières parties pour Devendra Banhart. On retiendra aussi une curiosité : une reprise sobre d’ « Asleep » des Smiths, l’un des modèles avoués de Jamie Stewart – après Joy Division et « Ceremony » sur Chapel of the Chimes et, plus surprenant, Tracy Chapman sur Fabulous Muscles .
Life and Live apparaît comme un disque brut, l’équivalent musical d’un carnet de voyages et de croquis : la plage 5 « Thanks Japan » est d’ailleurs extraite d’un acoustic diary qu’on suppose réalisé lors d’une tournée japonaise. Plus exubérant musicalement, le nouvel album studio La Forêt continue l’exploration sonore caractéristique de Xiu Xiu : percussions, harmonium, tuba, boites à rythmes et saturations se télescopent dans des acrobaties qui frôlent en permanence la sortie de route sans jamais complètement quitter un format pop, créant cette sorte d’inquiétante étrangeté si caractéristique de la musique de Xiu Xiu. On retrouve néanmoins avec plaisir leur marque de fabrique : le goût pour le carillon, par exemple sur l’intro de « Muppet Face », où ressurgit aussi le son post-indus saturé de certains morceaux de Knife Play . D’autres titres illustrent au contraire la face la moins radicale et la plus accessible de Xiu Xiu (celle qu’exploitait particulièrement Fabulous Muscles ) : par exemple le single « Bog People » ou « Pox », qui pourrait faire penser à du Notwist enrichi en synthé. Mais c’est surtout dans les visions d’horreur qu’excelle Jamie Stewart. Au milieu de La Forêt , béant, s’ouvre un trou noir au nom de planète : « Saturn », terrifiante variation sur le rapport au père et le child abuse qui ne peut qu’évoquer l’iconographie épouvantable de Goya. Ce titre se voit enchaîné à un « Rose of Sharon (Grey Ghost Version) » qui baigne dans la torpeur terrifiante de l’harmonium et des cordes, d’où la voix émerge comme un scalpel, ou en effet comme un fantôme revenant hanter une conscience trop vide pour en être anéantie.
« Rose of Sharon » forme également avec le morceau suivant « Ale » et sa lumineuse clarinette un diptyque musicalement contrasté autour de la même émotion : le ressentiment post-amoureux, grand classique du répertoire de Xiu Xiu qui nourrit aussi l’inspiration de « Mousey Toy » et, peut-être, de « Yellow Raspberry », le dernier titre de La Forêt . Dans cette chanson, la voix en vient à vomir de dégoût face à un être ridicule, vilain petit canard comparé à une framboise jaune, tandis que les gammes descendues par la mélodie vocale semblent elles-même parcourir le chemin de la déchéance et de la flagellation :
« more fixated, less relief
you became a faggot
dressed like a bunny
beating off nonstop
to the escort pages
what has changed as you tell the mirror hello ? »
Mais qui se regarde dans le miroir ? Un amant éconduit, ou bien Jamie Stewart lui-même ? Ou bien plutôt chaque auditeur – hypocrite auditeur, mon semblable, mon frère – ? Jamie Stewart n’a pas réglé tous ses problèmes, il est sans doute loin d’être parfaitement heureux et en harmonie avec le monde qui l’entoure. Mais on le sait, les gens heureux n’ont pas d’histoire. Xiu Xiu est souvent triste, exaspéré parfois, mais Xiu Xiu nous rend moins tristes, et n’est jamais exaspérant : s’ils nous sortent deux disques comme ça chaque année, alors on aura, nous au moins, trouvé une bonne raison de vivre.





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