Une seule chanson, cette semaine. Elle compte triple.
19) Elvis Costello – I want you
(Album Blood And Chocolate)
Je l’avais en tête, l’autre jour, en marchant dans une rue du centre de Paris,
autrefois arpentée dans tous les sens, parce que K. travaillait dans une boutique
de fringues située là : comme elle se refusait à répondre à mes appels, à prendre
en considération mes messages, j’imaginais qu’il valait mieux que je me pointe,
pour lui signifier mon attachement. Je concède que c’était assez con, et sans
aucun doute, la pire stratégie possible (mais dans ces cas-là, qui se soucie de
stratégie ?) A deux pas de là, au Centre Culturel Suédois, nous avions assisté à
un concert du tandem (disparu, je crois), Hederos & Helberg, qui reprenait No
Fun des Stooges, guitares plus si sèches trempées de larmes, voix effondrées.
Encore une idée à la con : après le concert, elle m’avait annoncé qu’elle partait
pour Jérusalem. Bon, je n’aurai jamais la preuve qu’il y avait un lien entre sa
décision et cette chanson, cela dit, rétrospectivement, je me dis que ce n’est pas
impossible.

Bref. Je marchais donc parmi quelques souvenirs, quand surgit, au fond de mon
crâne l’intro d’I want you : ça commence comme une douce balade folk,
délicatement pincée. Assez soudainement, ça se gâte – exactement à l’image de
mes relations avec K., avec qui tout avait commencé (enfin, à peine), si bien,
avant de très vite (mais alors très vite) s’effondrer, comme ces barres
d’immeubles que l’on dynamite, saisies par les photographes au moment où
leurs genoux se dérobent sous elles, captées dans leur effondrement, plus tout à
fait debout, pas encore à terre.
Ça se gâte, disais-je : frissons, éruptions électriques parcourt l’échine de la chanson, Costello chante sans souffle, écœuré, épuisé, vidé, des mots qui semblent arrachés au Ne me quitte pas de
Brel, en plus menaçants, blafards, encore plus obscènes dans leur mise à nue
d’une intimité éparpillée. Des mots qui disent le désir, la rage, la détresse, qui
disent encore tout ce que l’on imagine alors, ce qu’on croit savoir de l’autre, de
ce qu’il fait loin de nous, comment il peut faire sans nous, des mots qui disent
l’impuissance, y compris la leur. Costello invente ici la chanson d’amour
horrifique, à côté de son I want you , Napalm Death sonne un peu comme Anne
Sylvestre.
J’ai souvent repensé à K., à tous ces foutus et si…. torturant le mode
conditionnel pour imaginer ce qui aurait pu être si…. J’y pensais lorsque je
rencontrais des filles, je me souvenais de cette première rencontre, et essayais de
retrouver vainement un peu de son éclat, jugeant et jaugeant tout à l’aune de
cette soirée de septembre, de ses sourires, de son écriture sur un morceau de
journal….(et ainsi de suite). Et plus le temps passait, plus les conditionnels
s’accumulaient, plus je perdais de vue l’évidence du lieu commun (une vie au
présent, etc.) ; les conditionnels ont fini par prendre la poussière, remis à jour
par la vue de tel lieu, de telle jupe, ou de telle pierre.
Dans le premier couplet, il y a une image terrassante d’ongles de femme passant
sur un mur, le grattant – pensez alors à l’ongle passé sur un tableau de salle de
cours de votre enfance, à ce crissement qui vous arrachait des grimaces. Belle
image pour dire le frottement des souvenirs contre nos cœurs, je trouve. A la fin,
tout retombe, quelques râles, la chanson se meurt. C’est incroyablement beau,
une chanson qui se meurt. J’aime à croire que la poussière a fini par étouffer
cette voix réclamant qu’elle reste.





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