La Blogothèque

31 Chansons, Chapitre 7

Une seule chanson, cette semaine. Elle compte triple.

19) Elvis Costello – I want you

(Album Blood And Chocolate)

Je l’avais en tête, l’autre jour, en marchant dans une rue du centre de Paris,

autrefois arpentée dans tous les sens, parce que K. travaillait dans une boutique

de fringues située là : comme elle se refusait à répondre à mes appels, à prendre

en considération mes messages, j’imaginais qu’il valait mieux que je me pointe,

pour lui signifier mon attachement. Je concède que c’était assez con, et sans

aucun doute, la pire stratégie possible (mais dans ces cas-là, qui se soucie de

stratégie ?) A deux pas de là, au Centre Culturel Suédois, nous avions assisté à

un concert du tandem (disparu, je crois), Hederos & Helberg, qui reprenait No

Fun des Stooges, guitares plus si sèches trempées de larmes, voix effondrées.

Encore une idée à la con : après le concert, elle m’avait annoncé qu’elle partait

pour Jérusalem. Bon, je n’aurai jamais la preuve qu’il y avait un lien entre sa

décision et cette chanson, cela dit, rétrospectivement, je me dis que ce n’est pas

impossible.

Bref. Je marchais donc parmi quelques souvenirs, quand surgit, au fond de mon

crâne l’intro d’I want you : ça commence comme une douce balade folk,

délicatement pincée. Assez soudainement, ça se gâte – exactement à l’image de

mes relations avec K., avec qui tout avait commencé (enfin, à peine), si bien,

avant de très vite (mais alors très vite) s’effondrer, comme ces barres

d’immeubles que l’on dynamite, saisies par les photographes au moment où

leurs genoux se dérobent sous elles, captées dans leur effondrement, plus tout à

fait debout, pas encore à terre.

Ça se gâte, disais-je : frissons, éruptions électriques parcourt l’échine de la chanson, Costello chante sans souffle, écœuré, épuisé, vidé, des mots qui semblent arrachés au Ne me quitte pas de

Brel, en plus menaçants, blafards, encore plus obscènes dans leur mise à nue

d’une intimité éparpillée. Des mots qui disent le désir, la rage, la détresse, qui

disent encore tout ce que l’on imagine alors, ce qu’on croit savoir de l’autre, de

ce qu’il fait loin de nous, comment il peut faire sans nous, des mots qui disent

l’impuissance, y compris la leur. Costello invente ici la chanson d’amour

horrifique, à côté de son I want you , Napalm Death sonne un peu comme Anne

Sylvestre.

J’ai souvent repensé à K., à tous ces foutus et si…. torturant le mode

conditionnel pour imaginer ce qui aurait pu être si…. J’y pensais lorsque je

rencontrais des filles, je me souvenais de cette première rencontre, et essayais de

retrouver vainement un peu de son éclat, jugeant et jaugeant tout à l’aune de

cette soirée de septembre, de ses sourires, de son écriture sur un morceau de

journal….(et ainsi de suite). Et plus le temps passait, plus les conditionnels

s’accumulaient, plus je perdais de vue l’évidence du lieu commun (une vie au

présent, etc.) ; les conditionnels ont fini par prendre la poussière, remis à jour

par la vue de tel lieu, de telle jupe, ou de telle pierre.

Dans le premier couplet, il y a une image terrassante d’ongles de femme passant

sur un mur, le grattant – pensez alors à l’ongle passé sur un tableau de salle de

cours de votre enfance, à ce crissement qui vous arrachait des grimaces. Belle

image pour dire le frottement des souvenirs contre nos cœurs, je trouve. A la fin,

tout retombe, quelques râles, la chanson se meurt. C’est incroyablement beau,

une chanson qui se meurt. J’aime à croire que la poussière a fini par étouffer

cette voix réclamant qu’elle reste.