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Quelques brasses avec Flotation Toy Warning

Dans un monde idéal, cet article serait rédigé en anglais, sur un média britannique, et il aiderait un groupe du cru – Flotation Toy Warning, auteur d’un des plus beaux albums de l’année dernière – à rencontrer un public chez lui. Imagine-t-on les Strokes boudés par New-York et trouvant la reconnaissance dans la vieille Europe ? Arcade Fire zappé à Montréal et porté aux nues ailleurs ? Pas vraiment. Cette histoire, c’est pourtant celle de Flotation Toy Warning, groupe londonien jusqu’au bout du médiator, mais qui a encore quelques comptes à régler avec la patrie de la brit-pop. “Là-bas, la plupart de ces groupes sont montés en épingle par la presse, qui va en désigner une série pour leur donner une étiquette et faire pareil avec une série d’autres groupes “, regrette Ben Clay, guitariste et bassiste. “En Angleterre, les journalistes sont perdus s’ils ne peuvent pas placer les gens dans telle ou telle catégorie. Et on ne peut pas dire que Flotation Toy Warning rentre dans une case particulière.

C’est un euphémisme. Par commodité, la musique mutante, aérienne, ambitieuse et enchanteresse de ce quintette a souvent été comparée à celle des Flaming Lips ou de Mercury Rev (époque Deserter’s Song ). C’est une base de description acceptable mais trop discrète sur le côté “liquide” de ce son protéiforme, comme une longue croisière hallucinée à la belle étoile. Un son trop “différent”, en tout cas, pour atteindre une reconnaissance à domicile, ne serait-ce que le temps d’une saison. “Nous ne sommes pas les premiers à évoluer dans cet univers, mais en général, ceux qui réussissent en Angleterre avec ce son viennent des Etats-Unis, comme Arcade Fire ou Granddaddy “, s’étonne Nainesh Shah, guitariste. “Si on venait d’un petit patelin anglais ou du sud de la France, on serait probablement perçus différemment. ” “En Angleterre, quand Oasis, Radiohead ou Coldplay sont devenus énormes, tous les groupes qui ont suivi sonnaient comme eux, comme des clones “, poursuit Paul Carter, chanteur. “Rien à voir avec notre démarche. La musique, à la base, sert à exprimer des émotions intimes. Quand on a la prétention de faire de la musique, il faut prendre ce qui sort. Ça n’a aucun sens de dire : “je veux aller vers ça”. Mais il y a quand même quelque chose de remarquable dans le retour des groupes à guitares. Ça veut dire que les musiciens reprennent le pouvoir. Je lisais récemment les résultats d’un top 100 de l’année. Parmi les trente premiers, un seul savait jouer d’un instrument; les autres étaient des danseurs.

Chez Flotation Toy Warning, on reste stoïque sur scène, mais on s’échange les instruments, les micros et les idées. On ne déchaîne pas les foules, on les hypnotise.

Le long accouchement du premier album

L’histoire collective débute en 2001. Le groupe se forme et occupe une usine désaffectée à Dalston, dans le nord-est de la capitale anglaise, pour affiner le travail dégrossi par Ben Clay (guitariste, bassiste) et Paul Carter (chanteur). “Ce son, on l’avait bricolé avant qu’on soit cinq et qu’on pense à enregistrer avec un groupe “, assure Paul. A Dalston, le groupe crée deux EP vite introuvables mais qui répandent la rumeur. “Pointy Records, leur label anglais, me les a fait écouter. Dès lors, je ne pouvais faire autrement que sortir le groupe en France “, résume Sean Bouchard, directeur artistique de Talitres. “Nous avions commencé à négocier les droits avant la fin de l’enregistrement de l’album. La Route Du Rock, où ils ont été programmés en 2004, a aussi pris une grosse option sur la foi des deux EP. ” Ce qui allait devenir Bluffer’s Guide To The Flight Deck mit un an et demi à quitter la console des producteurs Brian O’Shaughnessy et Steve Swindon. “Oui, l’attente fut très longue. A l’origine, l’album devait sortir à l’automne 2003, puis en janvier 2004, puis en avril, etc. Il est sorti le 17 août “, poursuit Sean. “Et encore, la sortie française a été avancée, en raison de la Route Du Rock, et aussi suite à mon insistance auprès de leur manager et de Pointy Records .”

Paul Carter confie que tous les plannings n’étaient pas faciles à croiser, mais ses acolytes ne nient pas que le goût du groupe pour l’orfèvrerie a joué son rôle. “C’est seulement quand il n’y a plus de place sur la table de mixage et qu’on a atteint les 60 pistes, que l’on comprend qu’une chanson est finie “, s’amuse Paul Carter. “Il y en a 62 sur “Donald’s pleasance”. ” “C’est un travail différent de celui du groupe de rock type qui fait du plug and play”, précise Ben. “On aurait pu faire des versions allégées des chansons qui sont sur l’album, mais on a choisi de tout garder. Tous les ajouts avaient leur importance. Même si, sur scène, ça nous oblige à reproduire des sons préalablement enregistrés. L’idée était de faire un album “complet” au sens de cohérent. Il y a trop d’albums rapiécés, avec des morceaux faibles et d’autres forts. Il fallait que l’ensemble tienne debout .”

“Des jouets et des trucs ridicules”

Ni l’écoute du chef-d’oeuvre, ni la vue du groupe sur scène ne résolvent le mystère absolu de la naissance de chansons si rétives à la grammaire courante de la pop anglo-saxonne. “On joue, et quand on sent qu’il se passe quelque chose d’intéressant, on se dépêche pour greffer le maximum d’idées autour, ce qui peut prendre dix minutes ou dix jours “, résume Paul Carter. “Il peut arriver qu’un morceau naisse comme une chanson pop, avec un duo guitare-voix, mais ça dégénère vite. Ça peut commencer en essayant des jouets ou des trucs ridicules. On utilise généralement des sons créés par nous, comme ce mélange de sons de violon et de la voix de Vicky (West, discrète mais capitale préposée aux claviers et aux samples) sur “Made from Tiny boxes”. L’idée est aussi de ne jamais se répéter. ” Passionnés par la musique, auditeurs bien nourris – des débats sur Ennio Morricone, Bright Eyes, Leonard Cohen, Lee Hazlewood, Modest Mouse, François Hardy, Orange Juice et les Associates ou Présidentchirac parsèment l’entretien – les Flotation Toy Warning n’ont pas vraiment l’impression d’avoir traîné en route. “Entre nous, on a beaucoup parlé de ce qu’on attendait de Flotation Toy Warning “, avoue Ben Clay. “Avant même de commencer à travailler l’album, on avait une idée précise du son que nous souhaitions. Très vite, on a su quelles chansons allaient nous permettre d’y arriver. De toute façon, si on écrit un bon morceau mais qu’on ne s’imagine pas capables de l’assumer sur scène, on ne le garde pas. On sait que ce n’est pas pour Flotation Toy Warning. Finalement, tout s’est bien imbriqué.

La France, terre d’accueil

Depuis, le groupe tourne beaucoup et, au vu des crises de rire en coulisses et de l’émotion relayée sur scène, sans se lasser. Sa présence au festival Feed Back de La Villette, dimanche, sera sa quatrième scène française. “C’est probablement ici qu’on marche le mieux. Je ne sais pas pourquoi. En tout cas, on ne s’en plaint pas “, indique Paul. “Notre musique doit parler à l’imagination des Français. Je généralise peut-être, mais les gens ici me semblent capables de dire “j’aime ce disque, peut importe ce que la presse en dit”, comme Sean et Talitres. Ils ne s’attachent pas à une étiquette. ” Sean Bouchard n’est pas moins bluffé par la réceptivité des Français : “Sans doute sommes-nous sensibles au lyrisme du groupe plus qu’ailleurs ? Je ne sais pas. Certaines formations ont un vrai public en Allemagne et vendent moins de 100 CD en France. Comment l’expliquer ? Même si ça a joué ici, ce n’est pas simplement une question de promotion.

Comme à chaque fois qu’un coup d’essai a accouché d’un coup de maître, le deuxième album se présente comme le tournant le plus difficile à négocier. Un premier travail a été ébauché, mais il faudra encore, semble-t-il, s’armer de patience. “Nous avons évoqué assez longtemps ce sujet en avril dernier, mais rien n’est encore décidé sur cet album, ni quand, ni comment, ni où ” assure Sean Bouchard. La réalité, c’est aussi que le groupe n’est pas pressé de rompre l’épisode du Bluffer’s Guide… , dont la sortie américaine est prévue en août. “On a eu de bons retours des gens qui l’ont écouté là-bas “, jure le batteur Colin Coxal. “Les chansons du premier album n’ont pas fini d’exister “, rappelle Ben Clay. “On y a investi beaucoup d’énergie et on tient aujourd’hui à ce qu’un maximum de gens les entendent. ” En Angleterre, et partout ailleurs par-delà les mers.

Merci à Rouquinha pour son exceptionnelle compréhension de l’accent british.