La Blogothèque

Quatre sous et trois pennies

Morgen lieber Kinder !

Cela fait un demi-siècle que je fais des nuages de fumée au paradis, et croyez-moi, ce n’est pas tous les jours que l’on parle de moi sur terre. J’ai tout d’abord trouvé étrange que cette vieille jeune fille malingre décide de me rendre hommage. Pensez ! Une New-Yorkaise louant les mérites artistiques d’un Allemand à Londres, qui cela intéresserait-il ?

Beaucoup de monde semble-t-il. Me voilà donc avec Kurt (Weill, pas ce petit chenapan de Cobain qui se marre derrière moi), en tête d’affiche du Meltdown festival. Je ne pousserais pas l’arrogance à prétendre que cette foule peu homogène se soit déplacée pour moi. Ils le reconnaissent d’ailleurs tous à renfort de grands mots et grands gestes. Je ne suis pas vexé. Je comprends qu’ils soient plus intéressés par leur pop-stars modernes plutôt que par un vieil emmerdeur comme moi.

Cela dit, il n’y a pas unanimité sur la véritable tête d’affiche.

Certes, cette Patti Smith a organisé l’événement, il paraît même qu’elle va y interpréter « Mack the Knife ». Forcément, me dit le p’tit Cobain, ça attire du monde : des rescapés des seventies, des anciennes profs en sandales de rando, des clones en combinaison noire d’acrobate et chevelure folle poivre et sel, mais également des petits jeunes bon-chic bon-genre avec des T-shirts ramassés à la poubelle.

Mais il y a aussi beaucoup d’autres spectateurs qui ne cadrent pas. Des jeunes gens, que dis-je, des enfants ! qui semblent être sortis tout droit d’un cirque du côté de chez moi, chapeau mou, bretelles, dentelles et rouge aux joues. Les fans des Dresden Dolls, me souffle le p’tit Cobain. Un groupe de folles et de bikers se fait refouler à l’entrée « Et Marc Almond, c’est comment qu’on le voit ? » ; des touristes néo-zélandais se jettent dans la mêlée all black style, « On avance ! On veut voir les frères Finn, vous croyez qu’ils vont faire du Crowded House, juste un peu ? » ; de vieux punks enrobés jettent leurs verres de bière vides « ça fait un bail le Pere Ubu ! », et de jeunes garçons timides se faufilent sans bruit aux premiers rangs, leur iPod en boucle sur le dernier album d’Antony & the Johnsons.

La cérémonie entière est chapeautée par le London Sinfonietta et le chef d’orchestre James Holmes, pour qui j’ai développé depuis quelques temps une affection particulière. Qui sait, il y a aussi peut-être parmi tous ces gens certains qui ne sont venus que par amour de la musique de Kurt Weill (il opine le bougre).


Sur l’Ouverture de l’Opéra de Quatre Sous, James Holmes se dandine, mes enfants (légitimes et illégitimes) se roulent par-terre et rient aux éclats « regarde Papa ! On dirait toi qui danse lorsque tu as bu trop de Schnapps ! ». En trente secondes, ils ont déjà décidé que ce chef d’orchestre était le clou du spectacle.

Leurs rires sont interrompus par l’arrivée de Carla Bozulich, « écorchée et visionnaire à la fois » peut-on lire sur le prospectus. Je m’y connais en propagande croyez-moi, et les grands mots, je m’en méfie comme de la peste. « Elle se la joue rockstar » siffle le p’tit Cobain entre ses dents, je comprends tout à fait ce qu’il veut dire. Quand on choisit l’arme de la séduction, il vaut mieux avoir du charme, sinon cela vire au ridicule. Que la petite aille se rhabiller.


Puis l’impressionnant David Thomas traîne ses pieds nus et sales sur la scène du Royal Festival Hall. Incarnation du Pere Ubu à la fin des années 70, va-t-il puiser dans son héritage punk absurde pour interpréter « Alabama Song » ? Il prend un vocoder. Tape dedans, pas de son. Mais l’orchestre se lance, et lui se jette à l’eau de tout son poids, avec son micro cassé. Ah la technologie !! Vous me faites rire ! Si vous aviez un micro de mon temps, Marlène vous en dira de bonnes, on n’assisterait pas au naufrage de ce soir !! L’ingénieur du son tourne ses boutons dans tous les sens, Thomas se démène pour garder sa voix de fausset à la surface, tandis que tous les cœurs se resserrent de pitié, quelqu’un, quelqu’un pour se porter au secours de cet homme qui se noie devant 3000 personnes ! Quatre mesures avant la fin, l’ampli à fond explose sous le retour inespéré du son, Thomas en perd presque l’équilibre, et c’est fini. Quelques applaudissements, puis des mains solidaires tentent de remonter le moral au vieux punk fatigué.


Mon dieu, quel départ ! Heureusement les enfants de cirque s’avancent sur la scène, sont-ils vraiment de Dresden ? Ach nein ! Les Dresden Dolls sont du Massachusetts, n’empêche que ce sont les premiers qui ont l’air de comprendre l’esprit de cabaret ! Le garçon et son chapeau melon tape sur ses tambours, tandis que la délicieuse Amanda entonne « Song of the Soldier’s Wife » de sa voix de teenager ayant gueulé toute la nuit. De la verve, de la fraîcheur, qu’ils leur fouettent un peu les sangs à ces spectateurs! La foule visiblement reconnaissante applaudit à deux mains.


Le London Sinfonietta fournit un petit interlude, et l’actrice Tilda Swinton entame une longue lecture d’un de mes écrits. Mon dieu, est-ce vraiment de moi ? Je me souviens d’avoir parlé de l’importance du théâtre comme lieu d’enrichissement plutôt que de divertissement, mais voyons, est-ce bien le moment ? Juste lorsque ça commençait à swinguer !


Ah, mais voilà deux ahuris qui arrivent. Ils ont l’air d’être appréciés. Serait-ce la moustache du pianiste ? Il est vrai qu’elle est fort bien entretenue, son propriétaire n’aurait pas à rougir s’il venait refaire un tour avec moi dans les années noires.

Sparks se lance donc dans « Mandalay Song », ah, quel panache ! Chaque mot et chaque note martelée avec une jouissive précision, le rythme s’endiable, je sens enfin la vie souffler dans cette grande salle classique, les joues s’enflamment, et Russell finit sur une note au sommet de l’octave comme un point sur le I du mot Irrévérence. Un tonnerre d’applaudissements et de bravos explose, saluant les deux frères qui une fois de plus ont porté le déjantement à un degré de sophistication inégalée. A croire que le titre du concert, Stand Bravely Brothers, a été spécialement choisi pour eux. En trois minutes, ils ont réussi à effacer le souvenir des contretemps du début de soirée.

Une autre actrice, Fiona Shaw, s’avance sur scène. «La tante d’Harry Potter, Tante Pétunia !! » hurlent mes enfants. Je crains le pire, il faut dire que les actrices qui chantent, c’est parfois une catastrophe. Surtout qu’elle chante une chanson qui m’est chère, « Song of the German Mother ». Mais il n’y a rien à redire, même Marlène est d’accord. Les godillots astiqués, les chemises brunes repassées pour son fils imaginaire, on les voit se matérialiser. La douleur de la mère comprenant l’horreur, Fiona Shaw ne la joue pas cabaret, elle lui donne une voix. Une belle voix, grave et voluptueuse. Je lui en suis éternellement reconnaissant.


Qui pourrait lui succéder ? Un revenant, pas moins. Marc Almond, ressuscité des morts, monté aux cieux à la droite du chef des motards, nous lui avons bien fait signe Kurt et moi, mais il est redescendu de sitôt car il s’est trouvé meilleur vivant qu’il ne le pensait.

Avec une éclatante serviette rouge autour du coup, il se balance en dandy époustouflant dans « Bilbao Song », ajoutant au passage des paroles histoire donner à la chanson un petit coup de neuf « Now there are arcades and they painted the buildings pink, so very… chavvy !». Avec le grand orchestre à ses côtés le grand numéro semble être pour lui une simple promenade de santé. Puis il choisit de chanter « What keeps Mankind Alive », ça sonne un peu hymne du parti, mais j’imagine qu’il se concentre plus sur les paroles que la musique. Finissant sur la note la plus longue de la soirée, (quel souffle!), il reçoit gracieusement les applaudissements béats d’un public saluant un héros.



Les frères Finn arrivent discrètement, sortis tout droit de la Petite Maison dans la Prairie. Nous nous frottons les mains, vont-ils nous offrir de merveilleuses harmonies dont eux seuls ont le secret ? « Kia Ora » crie un compatriote, qu’ils saluent d’un signe de tête « Kia Ora ». « Cannon Song » n’est malheureusement pas un canon mais une marche militaire, et les deux tranquilles pacifistes se transforment tant bien que mal en petits tanks à l’assaut d’une chanson de Poilus. Je suis un peu déçu, merde Kurt, tu aurais pu écrire une musique qui leur sied mieux !Ils reviendront en fin de seconde partie, tout n’est pas fini. Mais pris dans une logique inexorable et occulte, ils s’acharnent sur le style militaire. « I read about tank battles » passe comme un boulet de canon. Le public attend patiemment la fin du soupir musical, mais non, c’était ça indiquent-ils d’un petit signe, cinquante secondes top chrono. « What the hell was that ? » s’indigne en rigolant leur petit copain Paulo qui nous a rejoint depuis peu, résumant en cinq mots bien sonnés le sentiment général.


ENTRACTE


Après l’entracte, David Thomas revient sur scène. Il est vrai que l’air de rien nous étions tous frustrés et peinés des problèmes techniques qu’il a subis. « C’est comme essayer de recréer le grand chaos cosmique une seconde fois » maugrée-t-il d’une fausse mauvaise humeur. Il recommence donc sa version diabolique d’ivrogne possédé sous hélium « Well, show me the way to the next whiskey bar, Oh, don’t ask why, Oh, don’t ask why». L’effet de nouveauté s’est perdu, mais en bons camarades, je pense que tous apprécient que justice soit faite. « Encore ! » crie un plaisantin.

Surtout que c’est au tour de la vieille fille malingre de monter sur scène. Patti Smith raconte donc contre toute attente, que la première chanson qu’elle ait jamais joué en public (le public consistant en une personne, Lenny Kaye) était Mack the Knife. Bobby Darin se ramène en hâte derrière moi. Il faut dire qu’il est en quelque sorte le dépositaire officiel de cette chanson, Mack the Knife, c’est lui. Pendant le premier vers, Bobby ne peut s’empêcher de chanter dans mon oreille « Arrête ! Bon Dieu ! » que je lui fait. Patti Smith reprend le dessus, son accent traînant et pointu me rappelant tout à coup ce blouson noir, Lou Reed. Elle aussi est tout de noir vêtue, une longue jupe qu’elle retrousse comme une gamine se trémoussant maladroitement. Mes femmes et amantes secouent la tête « à son âge ! », mais je n’ose pas leur dire à quel point je trouve ce geste touchant et charmant.

Puis Madame Smith sort le grand jeu pour « Pirate Jenny », avec accessoires et tout le tralala. Mais à peine commence-t-elle qu’elle s’emmêle les pinceaux, demande au pianiste de recommencer, balance sa serpillière qui la gêne, balance les feuillets de paroles de son pupitre, puis s’arrête au milieu de la chanson. « ah ben merde, j’ai oublié tout un couplet ! ». « Evidemment il est parterre ! » je lui crie, mais elle ne m’entend pas. Elle raconte donc avec sa gouaille New-Yorkaise l’histoire zappée du bordel infâme et de ses clients pendant que le gentil pianiste du London Sinfonietta tel Pino Latuca improvise un petit couplet à rallonge, puis elle reprend le refrain qu’elle connaît bien de sa voix sombre et menaçante, cette voix qui contraste de façon si étrange avec sa timidité lorsqu’elle s’esquive en s’excusant sous un tonnerre d’applaudissements extatiques. Ah ! Carla Bozulich, prends-en de la graine, le charme ça ne s’apprend pas !


Le London Sinfonietta enchaîne ses petits interludes musicaux, et les Tiger Lillies arrivent par le côté gauche. Ces trois hurluberlus ont connu le succès grâce à leur opéra gore pour enfants méchants «Shockheaded Peter» (StruwwelPeter, Crasse-Tignasse en français) auquel David Thomas a aussi participé. Depuis, ils traînent leur goût prononcé pour les chansonnettes à l’air propret, déversant meurtres et blasphèmes à la pelle sur les foules effarées. Bien sûr ce soir ils tapent fort, depuis le temps qu’on leur dit qu’ils sont brechtiens : « Ballad of Sexual Dependency ». Le chanteur à la voix de fausset et à l’accordéon maléfique se fait un malin plaisir à jouer à la femme outrée du comportement décadent des hommes, ajoutant un hystérique «and they’re screeeeeeeeeeewing » entre chaque couplet, se désarticulant un peu plus à chaque nouvelle occurrence. C’est terriblement drôle et le public, hilare, est aux anges.


Sur cette bonne humeur, la petite Amanda des Dresden Dolls revient, cette fois pour interpréter « Nanna’s Song ». L’audience se prend une douche écossaise d’émotions, passant du rire aux larmes en quelques secondes. C’est comme si la petite avait compris qu’il suffisait de donner un petit coup de pouce à la médaille pour qu’elle retombe sur son revers. La prostitution au quotidien, le dégoût, la vieillesse insidieuse sans chance de salut, Amanda Palmer les déverse à nos pieds comme s’il s’agissait de sa propre histoire. Amanda donne-t-elle naissance à Nanna? Amanda a-t-elle vraiment existé avant Nanna? Ce n’est pas un hasard si les Dresden Dolls se qualifient eux-mêmes de « Brechtian punk cabaret ».

Avec ce que vous les jeunes appelez un « aftershow » gratuit et bon enfant, où le public hétéroclite s’assoit ou s’allonge parterre au milieu des bières, les Dresden Dolls me prouvent qu’ils sont bien mes enfants spirituels. Amanda donne des coups de pieds dansants en martelant son clavier, la chaleur étouffante (38 degrés au thermomètre) lui fait couler son maquillage, le petit Brian roule des yeux et du tambour et tombe à la renverse comme un automate à la fin d’une version disque rayé époustouflante de « coin-operated boy », encore l’acharnement destructeur dans « missed me », et un grand final inattendu avec « le port d’Amsterdam ». Cette chanson que vous Français ne pouvez plus sentir à force de l’avoir trop vue et entendue dans les émissions télévisuelles du dimanche après-midi, les Dresden Dolls en capturent toute la force brute et fatale, tout le désespoir que l’ennui et la grossièreté nous avait fait oublier, mousse de bière coulant le long des bras, cheveux défaits et rimmel fatigué, ah décidément cette petite…


Les Tiger Lillies reviennent avec deux chansons, essayant cette fois-ci aussi de donner dans le triste et le sentimental, mais après « Nanna’s Song », que la fille meurt de noyade (« Song of the Drowing Girl ») ou de maladie (« Remembering Marie A »), nous y sommes cruellement vaguement indifférents. Serions-nous saturés d’émotions, nos cœurs gros comme d’énormes éponges gonflées d’eau ? Cela serait sans compter sur la dernière goutte, c’est qui fait déborder le vase lacrymal.

Un escogriffe habillé d’une longue chemise blanche romantique s’avance lentement tête baissée, ses longs cheveux noirs lui tombent sur le visage. Il pose sa besace et son verre à terre, se tortille et semble vouloir repartir d’où il est venu, pris d’une soudaine panique, puis se ravise et s’approche du micro. A peine ouvre-t-il la bouche que quelque chose d’étrange se passe : privée de mon corps, mon âme frémit au souvenir de sensations défuntes, un serrement de gorge, la chair de poule, des larmes délicieusement brûlantes au coin des yeux. Antony chante « Surabaya Johnny », se tord les mains, implore, oscille entre timidité maladive et géniale incarnation. Le délaissement, l’amour à sens unique, la douleur sont des thèmes récurrents chez Antony, et cela peut parfois ressembler à la couverture d’une revue sado-maso gay. Sa voix sur disque rappelle aussi trop souvent celle que Boy George aurait souhaité avoir. Mais ce soir, Antony transgresse les barrières sociales, sexuelles, il semble n’être que le vaisseau d’une voix venue d’un autre monde, plus lointain encore que de celui où je me trouve, une voix qui scintille comme une étoile morte, éblouissant ceux qui restent éveillés la nuit à scruter le ciel. Les anges ont abandonné leurs harpes, le vent s’est tu, les fleuves ont suspendu leur cours, et la foule extatique retient son souffle, retient ses larmes, retient le temps.

Martha Wainwright aura beau s’époumoner deux octaves au-dessus de ses capacités, une fois en duo avec Antony, une fois de trop toute seule, Patti Smith se souvenir de tout son texte et livrer une magnifique version de « Lost in the Stars », le plateau entier même de la soirée entonner la « Solidarity Song », rien ne peut effacer le souvenir de cet instant hors du temps où «Surabaya Johnny » a fait se briser tous les cœurs.