La Blogothèque

L’énigme Broken Social Scene

L’énigme est la suivante. Comment Broken Social Scene, l’un des excellents groupes canadiens de ce début de siècle, demeure-t-il totalement ignoré par les distributeurs français?

Après le succès fulgurant d’Arcade Fire, gageons que le prochain à bénéficier d’une reconnaissance mondiale sera Broken Social Scene. Formé en 1999 à Toronto par Brendan Canning et Kevin Drew (ex-KC Accidental), BSS est rapidement devenu un collectif à géométrie variable, intégrant des amis issus d’autres groupes de la scène de Toronto (Do Make Say Think, Stars, Metric) et les amis des amis.

Leur label, Arts & Crafts, sert également de laboratoire pour leurs projets collaboratifs (Valley of the Giants) ou perso (Jason Collett). La star du moment chez A&C s’appelle Stars, dont l’impeccable ‘Set Yourself on Fire‘ est sorti en fin d’année dernière au Canada. Sans oublier le groupe du guitariste Andrew Whiteman, Apostle of Hustle, dont le très réussi premier album ‘Folkloric Feel‘ hante mon lecteur mp3 depuis une remarquable prestation live en novembre dernier.

Mais revenons à nos moutons. BSS, c’est aussi le terrain de jeux de Feist, régulière du collectif avant sa brillante carrière solo. On la retrouve sur le premier album de Broken Social Scene, ‘Feel Good Lost‘, trop rapidement étiqueté post-rock. Car la musique de Broken Social Scene est à combustion lente, pleine d’aspérités, de fausses routes, d’embranchements improbables.

Deux ans plus tard sort ‘You Forgot It in People‘, qui révèle un groupe en pleine maîtrise de son art. Plus pop, plus accrocheur, alternant avec bonheur hymnes fédérateurs (‘Almost Crimes’, ‘Cause = Time’), instrumentaux incendiaires (‘KC Accidental’), comptine éthérée (‘Anthems For A Seventeen Year Old Girl’) ou slow bucco-génital (‘Lover’s Spit’). Un sans-faute que Pitchfork honorera d’un 9.2, et qui leur vaudra le Juno Award (équivalent Canadien des Grammy Awards) du meilleur album alternatif de 2002.

En 2004 sort un album de raretés et faces B, ‘Bee Hives‘, moins bien reçu par les ayatollahs de la pop formatée. Ce disque plus planant révèle que le collectif aime aussi ralentir la cadence, prendre son temps à s’égarer dans des territoires moins balisés, produisant une pop minimale post-moderne à la fois expérimentale et mélodique.

Groupe de scène, BSS n’est jamais tant à son avantage que live. Certes, leur look ‘éternel étudiant’ ne leur vaudra probablement pas de faire la une des magazines hype. Mais certains des musiciens jouent ensemble depuis 10 ans, et souvent de plus de trois instruments, avec une aisance bluffante. Ce soir, Brendan arbore fièrement son maillot du Barça, car Broken Social Scene inaugure la scène principale (Apolo) où se produiront juste après Iggy Pop et New Order, les deux locomotives du festival catalan. Les Canadiens jouent quasiment à domicile, l’Espagne étant l’un des rares territoires européens où le groupe bénéficie d’une distribution digne de ce nom. 45 minutes d’un concert solaire, irradié par le simple bonheur de jouer leur musique, ensemble. En primeur, deux titres du prochain album, ‘Shoreline’ (dans le même sillon que l’album précédent) et ‘Fire Eyed Boy’ (à la rythmique résolument disco) qui laissent augurer du meilleur…

Je retrouve Brendan Canning après le concert d’Iggy pour une interview les pieds dans l’eau. Détendu et affable, Brendan garde la tête froide à l’heure de la consécration internationale. Même s’il s’avoue impressionné par le matos de ses confrères bassistes Peter Hook (New Order) et Mike Watt (Iggy Pop). “Les deux seuls bassistes que j’admire”.

BSS vient d’entamer une deuxième tournée mondiale de ‘You Forgot It in People’ (qui malheureusement ne passera toujours pas par la France), tout en mettant la touche finale à un troisième album, dont Brendan nous glisse le titre probable, ‘Windsurfing Nation’ (sortie sur Arts & Crafts en octobre prochain). Brendan est confiant : “L’album sera clairement dans la même veine que ‘You Forgot It in People’. Sinon meilleur. Nous avons conservé la même optique de production, essentiellement des pop-songs à guitares, agrémentées de quelques instruments plus atypiques (scie, trombone, banjo) et programmations”. Entre les deux tournées, le groupe a également composé des musiques pour illustrer des images signées Bruce McDonald, célèbre documentariste canadien.

Interrogé sur la vitalité de la scène canadienne et le hold-up réalisé par The Arcade Fire, Brendan esquive en pointant vers la scène Rock Delux non loin : “Tiens, ça c’est mon copain Ron Sexsmith qui passe là-bas… C’est bien, hein ?”. Brendan est un homme de goût. Jusque dans ses collaborations externes sur le nouvel album de BSS. “Murray Lightburn de The Dears est venu faire un truc. Ah oui, il y a aussi un morceau avec de la scie musicale…”. Pour plus d’infos sur les nombreux excellents groupes canadiens, on peut se reporter au mini-guide concocté par Brendan pour l’édition canadienne de Time (‘The Insider’s Guide To Indie-Rock, Time Canada 04/04/2005). Ou à cet article du magazine Strut paru il y a quelques jours.

Le boulimique de musique retrouvera dans les morceaux de BSS d’innombrables indices, parfois contradictoires, de filiations hybrides. “Nous sommes dix. Avec dix collections de disques hétéroclites. Ceci explique sans doute cela.” Au petit jeu des influences, citons (liste non exhaustive) Dinosaur Jr, New Order, The Boo Radleys, Notwist, Section 25, The Pixies, The Durutti Column… En grattant un peu la surface, l’archéologue sonore y décèlera des traces de hip-hop, de musique cubaine, ou d’éléctronique minimale. Autant d’inspirations subtilement digérées et mises au service d’une musicalité unique.

Et les musiques actuelles ? Brendan avoue ne plus s’intéresser autant à l’actualité qu’à l’époque où il gagnait sa vie comme DJ. “Nous consacrons toute notre énergie à notre musique. C’est du plein temps. En ce moment, j’écoute beaucoup The Great Lake Swimmers, Sixtoo (Ninja Tune), The Czars, ou K-OS (hip hop).”

Bonne nouvelle, Broken Social Scene s’apprêterait à signer avec l’excellent label City Slang (Calexico, Lambchop, The Notwist, Radio 4, Jay Mascis, Tortoise, Lee Hazlewood, Schneider TM… ) pour une distribution mondiale (Labels pour la France). BSS entamera une nouvelle tournée après la sortie de son troisième album. Peut-être enfin l’occasion pour le public français de faire mieux connaissance avec ce groupe non conventionnel dont le dernier concert ici remonte à la Route du Rock 2003. “On aimerait beaucoup rejouer en France. Là, nous faisons 10 dates en Espagne, et pas une en France… insensé, non ?”. Rendez-vous est pris.

En conclusion, Brendan, Broken Social Scene, c’est quoi, finalement ? De la musique à la fois non conventionnelle et accessible ? “Oui, ça me va comme définition, non conventionelle mais accessible”.

Merci à Brendan pour sa gentillesse et sa disponibilité.

Et merci au grand Chryde pour la tribune.