La Blogothèque

31 Chansons – chapitre six

Sixième chapitre de son feuilleton, où Baptiste découvre les vertus de la simplicité, après un préambule réactionnaire…

Je n’ai jamais eu peur d’être considéré comme un vieux con – car c’est là le sort réservé à ceux qui choisissent de ne pas se pâmer devant telle ou telle incarnation de la modernité musicale, surtout lorsqu’elle est passéiste, et ne feint pas même pas d’être autre chose. De même qu’une chanson de Claude François passée dans une fête me fera fuir sur le champ – je ne parviens pas à digérer la distance que signifient alors les danseurs lorsqu’ils suent sur les ignobles productions du chanteur à voix de crécelle, la façon dont ils mettent dans leur regard une ironie savamment dosée, pour affirmer qu’ils n’en pensent pas moins, mais que, pourtant, c’est tellement drôle de succomber à la médiocrité.

Je m’égare, dîtes-vous ? Au contraire : revendiquer cette distance, ou trouver de l’intérêt aux Strokes, ou à Franz Ferdinand (des Duran Duran branchés, ni plus ni moins), c’est exactement la même chose.

Qu’elle procède de l’ignorance ou de l’indifférence à l’histoire de la musique – et ça ce n’est pas la même chose -, cette attitude révèle une même vue de l’esprit : rien ne compte de ce qui a été fait hier, rien ne compte plus qu’aujourd’hui.

Plus jeune, je caressais l’idée de fonder un groupe de rock. Ma découverte des Feelies, puis des Vulgar Boatmen, et enfin de Richard Hell (l’amour du rock, enfin de la musique en général, n’est pas dissemblable de la démarche des Stanley et Livingstone, bien qu’elle dispense de se confronter à de nombreux périls – quoique…-, elle procède du même désir de découvrir la source de ce qui nous anime : la passion ne peut se dispenser de la curiosité).

me donnait envie d’organiser la rencontre entre un certain romantisme et la fièvre d’un rock sec ; du relâchement et de la tension. Si je n’y arrivais pas, ce n’est pas seulement parce que mes capacités de musiciens étaient à peu près nulles, mais plutôt par défaut d’une qualité aujourd’hui essentielle à mes yeux : le lâcher prise, savoir ne plus se cramponner à ses peurs, inhibitions, préjugés, etc. et laisser la vie venir à soi, simplement. «Ce qui a manqué surtout à ma vie jusqu’à présent, c’est la simplicité . » écrit Michaux je ne sais plus où (Plume ?).

Je ne suis pas précisément quelqu’un de simple, j’ai tendance à compliquer à loisir le moindre événement, la moindre rencontre, à l’alourdir de maladresses, d’angoisses, de questions, mais je pense avoir (un peu) progressé dans ce domaine : si mes futurs biographes en tireront profit, cette inclination complique le quotidien et je tire un grand réconfort de la sélection du jour, tant elle impose l’évidence de la simplicité – à laquelle je m’efforce de me tenir ces jours-ci.

16) Richard Hell And The Voidoids – Time (album Time)

Dans les notes de pochette de la compilation éponyme, Hell revient sur la genèse de cette chanson : inspiré par la lecture d’un poème de Borges, le jeune punk en profite pour mêler aux fulgurances de la guitare de Richard Quine quelques considérations sur (si j’ai bien suivi) la physique quantique, la théorie de la probabilité, et son interprétation du poème – sans oublier une touche de philosophie zen. Pour la simplicité, il faudra donc repasser, semble-t-il. Pourtant, cette chanson est simple : elle dit, précisément, que l’expérience, au moment où nous la vivons, ne peut pas l’être, simple, que seul le cours du temps nous enseigne leur signification ; plongés en leur cœur, nous sommes bien incapables de les déchiffrer, voire de les apprécier. «Only time can write a song that’s really really real/The most a man can do is say the way its playing feels/And know he only knows as much as time to him reveals »

Dans cette perspective, la chanson ne peut survenir que le jour d’après – écrire au présent est une imposture -, elle est nécessairement dans le trop tard

Dit ainsi, ce n’est pas très rassurant, mais c’est à nouveau plus compliqué, c’est-à-dire plus simple : il n’y a jamais d’erreurs possibles au moment T , puisque celles-ci n’existent qu’au moment T + x . Vous suivez ? Autrement dit : raison de plus pour ne pas se compliquer l’existence au moment T , puisque vous ne vous rendrez (éventuellement) compte de vos erreurs qu’au moment T + x .

L’hédonisme est donc une équation qui exige de sortir de la projection dans ce jour d’après, ce qui me fait dire que les mélancoliques ne vivent pas dans le souvenir d’hier, mais dans la pensée de la catastrophe de demain.

17) The Vulgar Boatmen – Allison Says (album Please Panic)

Depuis celle d’Elvis Costello, une chanson évoquant une Alison (ou une Allison mais n’ergotons pas) me plaît d’emblée : celles des Pixies, des Lemonheads, ou encore celle des Vulgar Boatmen n’échappent pas à cette règle au demeurant douteuse (il y a sûrement une ou deux horreurs commises en ce nom, mais elles ont pour l’instant échappé à ma vigilance, merci de me les signaler).

La révérence au Velvet et au penchant de Lou Reed faire parler les filles à la troisième personne achève de solidifier mon goût irrationnel pour cette chanson avant même de l’avoir écouté.

Lors de la sortie du disque, en 1992, Greil Marcus, pas précisément le genre du type à l’ouvrir pour ne rien dire, remarquait : «J’aime voir les compositeurs baisser la garde dans leurs chansons, ne pas avoir peur d’être embarrassés. Dans Allison Says, quand Dale Lawrence chante qu’il conduit dans les parages de la maison d’une fille, ce n’est pas le moins du monde gênant, j’y trouve une inspiration . »

Une histoire d’obsession fait ici tourner la tête aux guitares, qui emmènent la chanson droit dans le mur, avec un sens de la tension assez formidable – sens de la tension qui tient à une dynamique polarisante, où les deux pôles crise/relâchement disent assez bien à quel point tout cela risque de tourner mal, l’effondrement rythmique final confirmant cette impression.

Au fond, ce récit d’aveu impossible rejoue les scène d’adolescence où tourner muet autour de l’objet désiré laissait espérer qu’il – l’objet – remarquerait notre manège et nous dispenserait de toute audace.

L’aspiration à la simplicité et la difficulté de s’y tenir (et admettre que nous ne sommes pas exactement comme nous le désirerions) seraient-ils un des moteurs du rock ?

Je répondrai à cette interrogation fondamentale, si tout va bien, dans une prochaine livraison. D’ici là, je vous laisse échafauder quelques théories sur la question, pour mieux livre les miennes, preuves à l’appui.

18) The Feelies – Original Love (album Crazy Rythms)

De la confrontation de l’insouciance à l’expérience naît la beauté de l’amertume hors d’âge des Feelies : j’imagine leurs chansons à l’image de ces jeunes gens à la peau blanche qui prennent coup de soleil sur coup de soleil malgré les couches de crème solaire. Toutes les protections ne servant parfois à rien, nous apprenant qu’il faut parfois savoir baisser la garde…

Tant pis pour les clichés avariés : les guitares des Feelies jouent aux montagnes russes, crissant sèchement, propulsées en avant avec soudaineté, respirant une seconde, repartant vers l’avant. La voix de chat étranglé d’un chanteur mué en narrateur, sur le fil de la fausseté, trahissant une colère bien naturelle devant son interlocutrice – personne ne sait ce qu’elle veut, elle-même ne le sait pas dit le deuxième couplet -, son refrain déceptif, où rien ne se passe jamais, alors qu’elle est toujours à attendre que quelque chose se passe.

C’est peu de dire que je me sens concerné par l’adresse du premier couplet : il ne demande pas grand chose : juste un compromis, mais non, pas de compromis, mais tout est un problème, pourquoi donc en faire un problème s’interroge-t-il avec rage ?

Retranchant une possible résolution, la chanson laisse de la place, pour que l’auditeur s’y engouffre.

J’ajouterai volontiers, pour combler le silence : t’en fais pas, baby , ça va bien se passer…(en dépit des

maladresses…)