La Blogothèque

22 concerts en 23 jours avec The Boy Bathing

 

Ça voulait dire ce que ça voulait dire lorsque je l’ai vécu

Sur la route : Un aller-retour pour le festival South by Southwest Music

Par David Hurwitz

1er jour – Se voir et être vu

Brooklyn, New York

“Des conditions météo…friture…friture, interruption, son-qui-saute… exécrables”, bourdonne la radio. Je règle la fréquence de la main droite tout en conduisant le van à travers Brooklyn et ses couches de neige de la main gauche. J’ai oublié où vit Todd. Il a déménagé et je suis perdu dans le verglas et la circulation. Du coup, j’appelle Todd qui a aussi oublié où il habite. Nous appelons la petite amie de Todd qui elle, heureusement, se souvient où vit Todd et nous voilà bientôt sur la route de Philadelphie.

3ème jour – Echauffement

Columbus, Ohio

On a fait le stock de provisions et l’équipe est de bonne humeur. Notre navire est en parfaite condition. C’est un Dodge Ram Van de 1984 acheté sur Ebay l’année dernière. Un saphir bleu assoiffé qui boit ses 20 litres au cent, parfois plus si nous n’utilisons pas le régulateur. Il a des lucarnes, un lit, et sur la carrosserie au-dessus de la roue arrière, un motif représentant une pioche accompagné de l’inscription “PROSPECTOR”. Nous affrontons la neige et la glace pendant deux dates sur la route de Chicago, mais notre volonté ne faiblit pas. Les concerts se déroulent bien et nous vendons T-shirts et CD. Mon compagnon de route, c’est Todd Deatherage de Lizard King Records. Il est tout juste de retour d’un voyage au Royaume-Uni où il a mis la dernière main sur trois nouvelles chansons pour un EP dont il va faire la promotion au SXSW. Nous faisons la première partie à tour de rôle pendant qu’il introduit de nouveaux mots d’argot britannique dans ses interventions sur scène.

4ème jour – Une entrée fracassante

Chicago, Illinois

Au Underground Lounge, le barman qui s’est improvisé manager est furieux contre nous à cause de la programmation, des heures de passage ou quelque chose dans le genre… Je n’ai pas vraiment écouté. Les sets se déroulent bien. Je casse la DI box en marchant dessus ; du coup je passe à l’électrique mais personne ne semble s’en rendre compte. Todd joue vraiment bien. Mais par contre l’Underground Lounge nous traite comme de la merde et pour rien au monde je ne recommande à quiconque d’y foutre les pieds.

Après le concert notre ami K… euh, appelons-la Jane, nous laisse nous effondrer chez elle. Je n’irai pas trop loin dans les détails. Elle ferme la porte par accident et tombe dans les vapes pendant que nous garons le van. Il est trois heures du mat’ et il neige. Nous essayons de la réveiller et je finis par casser une vitre. Nous ne pouvons pas entrer par la fenêtre mais on commence à s’inquiéter pour elle alors je démolis la porte d’entrée. Ca suffit pour cette histoire. Tout ce que je peux dire c’est je suis vraiment heureux que Jane aille bien.

6ème jour – Fleurs sauvages

Quelque part entre St Louis, Missouri et Memphis, Tennessee

Après avoir écouter tous nos CD ainsi qu’une cassette chrétienne de développement personnel et de maîtrise de soi que j’ai trouvée dans un relais routier, j’éteins le poste et fait chanter à Todd des reprises de Tom Petty pendant deux heures (il les connaît toutes).

9ème jour – Première soirée à SXSW

Austin, Texas

SXSW est vraiment un rêve pour les fans de musique. Des groupes du monde entier débarquent sur une partie de la sixième rue, longue comme 8 pâtés de maison, : chaque bar, chaque salle de concert ou restaurant propose de la musique live ; les gens entrent et sortent de midi jusqu’à pas d’heure. Ici, je rencontre plus de gens que je connais que dans les rues de New York. Une demi-heure après notre arrivée, je suis bousculé par Willy Mason et embrassé par David Dandero, je discute avec Sam Champion et des représentants de l’ASCAP, je dis bonjour à Say Hi To Your Mom et je rencontre la Silent League et Dr. Dog.

10ème jour – Bouffonnerie et galanterie

Austin, Texas

Pour l’inscription au SXSW, il faut aller au centre des conventions pour obtenir un bracelet et un petit dépliant d’information qui liste tous les concerts de la semaine. On se fait son programme pour la journée en s’organisant des tranches-horaires suivant les groupes qu’on veut voir et les endroits où ils jouent et puis au premier open bar venu, on se met minable et on oublie tout.

Tout commence avec le Red Bull et la Vodka. Je me réveille en retard et j’assiste aux 10 dernières minutes du discours inaugural de Robert Plant. Ca parle de lyrisme et des premiers albums de Led Zep. “N’aurais-je pas pu dire quelque chose de plus significatif ?”, se demande-t-il pendant que des journalistes chauves prennent des notes dans le public. Pas le temps de prendre un petit-déj, je dois traverser la ville pour voir Kevin Devine dans une fête KCRW/Red Bull. Deux verres de Redboovoka plus tard, je pourrais botter le cul de Superman. Rien à foutre du bus, je marche trois bornes sous le cagnard texan jusqu’à East Austin et Long Branch Inn pour voir Two Gallants. Le Long Branch ne fait pas partie de SXSW. C’est un coin situé dans la mauvaise partie de la ville et ça me plaît tout de suite. Pas besoin de bracelet pour entrer, pas grand monde, juste du parquet, des bras tatoués et une grande porte ouverte près de la scène. Je bois quelques bloody mary et je tombe sur Robb Nansel de Saddle Creek qui attend aussi pour voir les Gallants avec des mecs du Duke Spirit et le producteur Ryan Hadlock. Je commande une Lone Star pendant que Ryan me montre des super photos de son studio à Seattle et me parle du Corn Gang, le side-project des Unicorns.

Bientôt, les Two Gallants branchent leurs amplis par terre devant la scène, et la trentaine de personnes présentes se lève et forme un demi-cercle autour de la batterie. Ils se mettent à jouer et j’ai l’impression qu’il est en train de se passer un truc plus puissant et plus important que toute ma vie. Les paroles et le phrasé du chanteur sont éternels. Dans la forme, ça me rappelle WB Yeats et sa voix ressemble au cri primitif d’un chat sauvage furieux. Ca a le côté primaire qu’avaient les punks avant que des groupes comme Blink 182 ne viennent embellir tout ça. Le batteur tord son corps et se balance comme un forcené pendant que sa tignasse et des éclats de baguettes fendent l’air. A la moitié du set, il saigne des mains et doit essuyer le sang qui est sur ses fûts. Il joue avec un tel abandon calculé qu’une basse n’est pas nécessaire ou serait superflue. Mon corps est comme libéré et toute autre considération est insignifiante en comparaison de la puissance brute assénée par le chanteur, la batterie et les vagues de son qui sont en train de me démolir. Rien ne peut m’arriver. C’est ça, la puissance de l’enfer. Le rock, c’est ça et pas autre chose.

Durant leur set d’une heure, je ne reconnais que deux chansons de leur album The Throes. Le batteur Tyson et moi avons un ami commun à San Francisco alors je lui dis bonjour pendant qu’il range sa batterie et nous échangeons quelques anecdotes de tournées.

A l’épicerie, un vieil homme qui porte un pistolet refuse d’être photographié. J’achète une flasque à 2 dollars et la nuit commence à se brouiller. De retour sur la 6ème rue, tous les concerts sont complets et les files d’attente sont longues. J’aperçois Eric D de Ground Control près du Parish et il me fait entrer en douce au showcase M Ward / Merge Records. Ce soir, M Ward joue avec un vrai groupe et c’est Rachel des Decemberists qui est à la batterie. Il joue des titres de son nouvel album, Transistor Radio, et je reste convaincu que c’est le meilleur musicien de la scène indie rock. Il nous berce avec une version électrique de sa ballade “Fuel for Fire”. Il reprend la chanson avec deux couplets instrumentaux à la guitare avec ce son de réverb si particulier dont les échos partent hanter les poutres et les planchers craquants. Ils résonnent encore dans mon esprit lorsque je quitte l’endroit par l’escalier pour retourner dans le brouillard de la nuit.

11ème jour – Combattons le syndrome de Creutzfeld-Cowboy

Austin, Texas

Aujourd’hui, retour au Long Branch Inn où Todd et moi jouons à une fête de mi-journée sur le thème “Combattons le syndrome de Creutzfeld-Cowboy”. Ca fait partie du “off” du festival qui se tient dans les fissures et les crevasses d’Austin, en dehors du brouhaha officiel. L’entrée est libre, la bière est gratuite et la même foule tatouages-et-moustache qu’hier est accoudée au bar et boit pendant qu’on s’installe. Cette fête semble représenter tout ce que le SXSW prétend être mais ne sera jamais. Ici, je vois des groupes que vous ou moi n’avons jamais entendus et qui repoussent les limites du genre comme The Spitfire Tumbleweeds. Avec plus de membres que l’on ne peut en réunir sur cette minuscule scène, TST déverse ses cuivres, amplis et guitares dans une foule qui ne cesse de grossir. Ils sont tellement puissants et bruyants qu’en se tenant près de la scène, on a l’impression qu’on est sur le point de se prendre un coup de pied au cul. Le batteur se déchaîne sur quelques vieilles scies et chutes de métal mais ça s’adapte néanmoins parfaitement au reste du groupe. C’est comme du Tom Waits sous crack ou Johnny Cash dans un groupe punk ou une sorte de cauchemar ambiance western spaghetti où vous seriez sans cesse pourchassé. Les autres temps forts de la fête sont The Radio Nationals de Seattle et Slick Fifty Seven de Dallas. Le chanteur de TRN pourrait causer une avalanche avec sa voix gigantesque et le groupe a l’avantage de l’âge et d’une maturité visible (ils sont vraiment rigoureux). Slick Fifty Seven a joué en dernier. Ce sont eux qui ont organisé la fête et nous ont invités à jouer. Je ne peux pas dire assez de bonnes choses sur ce groupe, allez juste vérifier par vous-même.

12ème jour – Un chef

Dernière nuit à Austin, Texas

La maison de disques de Todd donne une after et c’est le premier bon repas que nous prenons depuis des jours. Tout à coup, je me retourne et Anton Newcombe de Brian Jonestown Massacre dévore du fromage et des crackers à la table du buffet. Je me présente et je n’arrive pas à déceler s’il est content ou offensé que je lui parle (je comprends seulement 15% de ce qu’il me raconte). “Dieu est ma petite amie”, déclare-t-il puis il baisse sa voix pour dire que notre génération a besoin d’un chef. Je lui offre quelques cocktails et nous devenons amis pour la vie.

13ème jour – On s’en va

Coincés dans les embouteillages sur la 35 à la sortie d’Austin, Texas

On écoute “On My Way” de Ben Kweller. On écoute “On My Way” de Ben Kweller tous les matins depuis 12 jours. On va écouter “On My Way” de Ben Kweller tous les matins durant les 11 prochains jours.

17ème jour – Etre végétarien sur la route

Au Bojangles sur le bord de la route 17 en Caroline du Nord

Moi : “Le Cajun, c’est du poulet ou du poisson ?”

Bojangles : “Du poulet.”

Moi : “Vous avez un menu végétarien ?”

Bojangles : “Un quoi ?”

Moi : “Bon, ça fait rien. Je vais prendre un dessert.”

Bojangles : (rires)

21ème jour – A la laverie

Wilmington, Caroline du Nord

Si jamais je devais devenir propriétaire d’un bar, il sera comme le Soapbox Laundro Lounge de Wilmington en Caroline du Nord. Cet endroit possède une laverie qui est située juste à côté du bar. Ils ont aussi le WiFi, de la bière et de la bouffe pas chères ainsi qu’un véritable organisateur qui s’appelle Mitch. On joue avec un très bon groupe qui s’appelle Marstellar : ils vont enregistrer cet été, ne les manquez pas.

21ème jour (plus tard) – En prison

Wilmington, Caroline du Nord

Je vais raconter cette histoire telle que Todd en a fait l’expérience, de son point de vue, comme s’il l’avait écrite dans son propre journal.

21ème jour (plus tard) – En prison – Wilmington, Caroline du Nord

Ce soir, je vois Davey payer des tournées de vodka tonic jusqu’à ce qu’il n’y ait plus personne à régaler – à part lui. Mais, en homme déterminé qu’il est, il continue à se payer des tournées pour lui seul jusqu’à ce que le bar ferme et que je doive conduire le van moi-même. Davey monte dans la voiture de Xhenet et je les suis pendant quatre pâtés de maisons jusqu’à ce que notre plaque d’immatriculation new-yorkaise ne nous rattrape pour cause de « non-respect d’un stop ». Je savais que cela nous arriverait dans le Sud mais on avait eu de la chance jusque-là… Alors que j’ai la situation bien en main et que les agents vont me laisser partir sans souffler dans l’alcotest, je vois un truc dans la lumière des phares qui me fait halluciner : Davey, titubant et trébuchant sous les étoiles, brandissant la carte grise du véhicule : « Barrez-vous, vous allez nous créer des emmerdes ! ». Je lui fais signe de faire demi-tour et j’essaie de le pousser lorsque un autre agent descend de la voiture de police l’appréhende du côté du trottoir. “Vas-y, on joue dans un groupe, tu veux voir ma carte ?”, lui bredouille-t-il sous le nez avec son meilleur accent d’ivrogne. “Merde, ça y est, c’est cuit”, me dis-je. “On va droit en prison”.

“Je n’en ai plus besoin. Comment vous appelez-vous ?”, intime le flic.

“Davey.”

“Davey comment ?!?!”

“Davey Hurwitz”

“Hmm…” le flic met ses mains sur ses hanches et réfléchit une minute. “Ca ne me dit rien.” Il hausse les épaules et s’en va.