La Blogothèque

Entretien avec Britt Daniel (Spoon)

Car le garçon a déjà connu plus de la vie que la plupart d’entre nous : il a sorti au moins quatre albums, révolutionné une fois le son de son groupe, signé avec une grande maison de disques qui a rompu son contrat sur le champ et passé des journées entières à répondre à des journalistes de la presse française sur son implantation texane et ce qu’il pense de l’administration Bush. Car ce jeune homme poli appartient à la race des artisans, de ceux pour qui la musique est une affaire de temps, de perfectionnement et d’humilité. On en verra pour preuve son nouvel album, Gimme Fiction , disponible depuis quelques jours en Europe, qui parvient à renouveler le plaisir que l’on avait à écouter le précédent opus de Spoon, Kill The Moonlight , grand succès critique du rock indé en 2002.

C’est dans une brasserie bruyante des environs de la Gare du Nord, juste avant son départ pour une nouvelle journée de promotion à Londres, que nous avons rencontré Britt.

J’ai le sentiment qu’il y a deux catégories de groupes qui rencontrent le succès. D’une part, ceux qui sortent un excellent premier album, et avec les suivants les fans sont obligatoirement déçus (souvent pour de mauvaises raisons, mais peu importe au final), et puis d’autre part les groupes un peu plus malins dont personne ne se rappelle le premier album, mais dont chaque sortie est meilleure que la précédente, et qui se construisent ainsi un noyau de fans solide. J’ai le sentiment que vous appartenez à la seconde catégorie…

Oh oui. Je ressens totalement la même chose. C’est comme la progression graduelle du succès permettait aux groupes de garder les pieds sur terre et de fabriquer des albums qui conservent la même qualité. Bon, il y a des exceptions : les deux premiers albums d’Elvis Costello étaient vraiment fantastiques et ont été immédiatement acclamés, les Beatles aussi ont eut un grand succès dès le début, mais en général, oui, je suis d’accord… Un peu comme Radiohead, ou U2 — Radiohead, U2, Spoon, même combat (rires).

J’ai écouté le nouvel album, Gimme Fiction , ce matin et en tant que francophone la plupart des paroles m’ont échappé. Je me suis donc rendu sur Internet et j’en ai trouvé quelques unes… mais ça n’a pas éclairci grand chose… Est-ce que tu pourrais par exemple m’expliquer le premier morceau, The Beast And Dragon, Adored ?

(Britt s’empare de nos feuilles avec les paroles, et prend un air très appliqué pour biffer et corriger à peu près une ligne sur deux de la version trouvée sur Internet.)

Ça doit expliquer pourquoi je n’ai rien compris…

(Finalement, Britt abandonne son travail de correction et nous explique.)

Alors, à propos de ce morceau, The Beast And Dragon, Adored , c’était au départ le titre de travail de l’album. J’ai donc écrit cette chanson qui parle… de l’écriture de cet album. Dans les paroles, tu vas retrouver une allusion à la plupart des morceaux qui y figurent. Par exemple, « I summon my love » pour I Summon You, ou « I’ve been learning my scene », « They’ve never got you »…

Vous avez fait un passage éclair chez Elektra, en 1999, avant d’être quasi immédiatement remercié par l’A&R, au sujet duquel vous avez ensuite composé un magnifique deux-titres sorti chez Saddle Creek [The agony of Laffitte ]. Est-ce que cette revanche à prendre a été un moteur pour vos succès ultérieurs (le très apprécié Kill The Moonlight et Gimme Fiction ) ?

Bon, effectivement, c’est une façon de voir les choses. Mais je pense que les évolutions que nous avons connues, le parcours créatif que nous suivons, tout cela était déjà en gestation auparavant ; ça se serait produit sans l’intervention d’Elektra et toute cette affaire. Je me rappelle que l’été juste avant que nous ne nous fassions virer, ma copine m’avait fait écouter l’album Get Happy ! d’Elvis Costello, un disque qui pour moi a été une grande révélation et qui m’a amené à suivre une certaine voie en temps que compositeur. Ecouter Elvis Costello, les Supremes, les Everly Brothers, ce genre de chose, et essayer d’écrire des chansons comme celles là.

Cette histoire avec Elektra revient souvent dans les articles consacrés à Spoon, comme si ça résumait le groupe. Est-ce que tu as le sentiment que les journalistes ré-écrivent votre histoire ?

C’est vrai, mais c’est inévitable, c’est leur boulot. J’essaie de leur donner le maximum de pistes pour parler de nous autrement, mais ça ne marche pas toujours.

As-tu composé des morceaux au piano pour cet album, comme pour le précédent ?

My Mathematical Mind et Sister Jack ont été composés au piano…

…Réellement ? Ce sont parmi les morceaux les plus dynamiques de l’album !

Oui, c’est vrai. C’est certainement parce que, lorsque j’ai écrit un morceau, nous travaillons beaucoup avec le groupe pour arriver à déterminer comment il sera interprété au final. Auparavant, lorsque nous composions un morceau, à l’issue de cette phase d’écriture, les arrangements étaient à peu près définitifs. Mais maintenant lorsque j’apporte une chanson, on s’est rendu compte qu’il y a toujours plusieurs manières de l’amener à sonner de manière satisfaisante : l’interpréter en douceur, le jouer à un certain tempo, retirer un temps pour arriver à un tempo inhabituel… on peut faire beaucoup de choses. Sister Jack , par exemple, était au départ un morceau lent au piano.

Sur le site web, tu as annoncé le nouvel album ainsi : « It covers such topics as long distance relationships, the apocalyptic bent of certain American Southerners, neckrugs, emotional shutdowns, Ralph Reed Jr., a musical called The Stranger Dance, and Marquette, Michigan. » Tu peux clarifier tout ça pour des européens ?

Ok. Alors, «long distance relationships» c’est I summon you , les «Southerners», My Mathematical Mind , «Neckrugs» The Infinite Pet

Qu’est-ce que c’est, un «neckrug» ?

Ce sont les poils que tu laisses pousser sur ton cou ! Les «emotional shutdowns», c’est peut-être I turn my camera on , «Ralph Reed Jr.» c’est Merchants of Soul , la comédie musicale «The Stranger Dance» c’est le sujet de The Two Sides of Monsieur Valentine , et «Marquette, Michigan» c’est Merchants of Soul aussi.

Monsieur Valentine est vraiment une chanson exceptionnelle, très catchy , mais la fin est particulièrement abrupte. C’était voulu ?

Tout est voulu… (rires) En fait, je me suis dit que ça avait un côté mystérieux d’avoir ces cordes qui se terminaient sur un fade out . Ça fait un peu Beatles, je trouve. Tu penses qu’on aurait du la finir en faisant plus de gros bruit ?

Disons que My Mathematical Mind se termine dans un final bien bruyant. Si j’avais à extraire deux singles de cet album, ce seraient mes deux choix… Est-ce que Monsieur Valentine a été coupé pour éviter d’être trop facile, justement ?

Je ne sais pas trop, j’avais écrit le morceau comme cela dès le départ. J’ai toujours voulu qu’il soit court.

Et tu as pensé aux cordes dès le départ ? C’est ton premier morceau avec des cordes, non ?

(Britt réfléchit.) Oui, je crois que c’est le premier ; on a parfois employé un violoncelle, mais une section de cordes, c’est la première fois. En fait, j’étais sûr que je voulais des cordes au moment où on est rentré en studio parce que quand j’ai enregistré la démo, j’ai écrit cette section de cordes et je me suis dit que c’était ce qu’il y avait de plus réussi dans ce morceau. A Austin, on a une section de cordes et ce sont de fantastiques musiciens, donc je leur ai simplement donné ma démo qu’il ont retranscrit et joué pour l’album.

J’ai lu dans une interview de toi pour Pitchfork que si ta maison brûlait, le disque que tu sauverais serait l’Odessey & Oracle des Zombies. Est-ce que c’est une référence dans ton processus d’écriture ?

J’ai répondu les Zombies ? D’accord. C’est un album d’une complexité magnifique. Mes chansons, parfois, se révèlent être complexes, mais les leurs le sont à un niveau différent, supérieur. Elles sont tout simplement magnifiquement écrites. Tu sais, je crois beaucoup au songwriting.

Tu es satisfait de Gimme Fiction , de ce point de vue ?

Oh, je ne peux pas prétendre que c’est notre Odessey & Oracle ! Mais il est très bon pour notre niveau.

Il y a deux jours, j’ai recherché votre album sur BitTorrent et je l’ai trouvé très rapidement (l’interview s’est déroulée en mars 2005 , NDLR). C’est quelque chose de complètement habituel désormais. Le mois dernier plusieurs groupes, les Sleater-Kinney, les Decemberists, ont demandé : d’accord, nous devons beaucoup à Internet, c’est là que les gens nous ont découvert, mais s’il vous plait, on a conçu un album, avec sa pochette, ses paroles, qui sort en mai, alors pourriez-vous simplement attendre quelques semaines ? Et il n’ont pas demandé aux internautes de ne pas s’échanger l’album, mais simplement d’attendre qu’il soit disponible pour se l’approprier. Qu’est-ce que tu en penses ?

Bon, à titre personnel, l’album en tant qu’objet que tu as dans les mains, avec son boîtier, qui forme un ensemble cohérent de morceaux, avec la meilleure qualité sonore, qui ne varie pas d’une piste à l’autre, ça m’importe beaucoup. Ce n’est pas la même qualité de relation à la musique, pour moi, de télécharger un morceau ou un album. L’idée de l’album compte beaucoup pour moi ; mes albums comme ceux des autres. Cela dit, je n’essaierai jamais de dire à quelqu’un comment il doit écouter. Je pourrais rendre les choses plus difficiles, de sorte qu’on ne puisse pas télécharger mes morceaux trop facilement, mais si quelqu’un arrive tout de même à trouver un moyen, pour moi il a mérité d’en profiter. Si j’étais un grand fan d’un groupe ou d’un autre, je voudrais certainement pouvoir tout écouter quand j’en ai envie…

…et ça vendrait peut-être quand même bien. Si tu prends Radiohead, à chaque fois qu’ils sortent un album, on peut le télécharger de partout 3 mois avant et le jour de la sortie, il est quand même en tête des ventes. C’est paradoxal. Je pense aussi à un groupe qui a eu un peu les mêmes mésaventures que vous, mais à l’époque de l’Internet, c’est Wilco qui ont été viré de leur maison de disque, et qui ont retrouvé le chemin du succès principalement grâce au web, aux fans… ils se sont exprimés en faveur de la musique sur Internet. Toi, tu télécharges ?

Je pense que c’est un moyen formidable… Ecoute, plus personne ne passe de bonne musique à la radio aux Etats-Unis. Il y a les college radios sur les campus mais tu ne peux pas les capter de partout et il n’y en a pas dans toutes les villes, donc je pense que l’Internet est entrain de prendre la place de ce mouvement qui a disparu, « l’album radio ».

Qu’est-ce que c’est ?

Dans les années 60 il n’y avait que la radio AM, qui diffusait uniquement des singles. Et puis, dans les années 70, la radio FM est arrivée et avec elle ce qui s’appelait les « album-oriented radios ». Ils ne passaient plus uniquement les singles. Ils passaient de longs extraits. Toute la troisième face d’un album de Pink Floyd. Des morceaux qui n’étaient pas le single…

…Enfin, si c’est Echoes, je vais directement faire la sieste… pour 20 minutes…

C’est clair (rires). On ne peut pas nier que ça peut probablement limiter un tout petit peu les ventes, mais ça va faire plus que rattraper ce manque à gagner en ouvrant tout un tas de gens à de la bonne musique qu’il n’ont pas l’occasion d’écouter ailleurs.

Donc ça ne t’inquiète pas trop pour les ventes de tes albums ?

Ecoute, très souvent j’ai téléchargé des morceaux que j’ai beaucoup aimé et je suis ensuite sorti acheter l’album, et même si je ne le fais pas je vais aux concerts ou je vante la chanson à quelqu’un qui va acheter le CD. Il y a dix ans, il n’y avait aucun moyen alternatif de faire entendre ta musique, les radios étaient déjà aussi médiocres. C’est ça que nous apporte Internet.

Propos recueillis par Chryde et Manur. Merci à Beggars Banquet France.