La Blogothèque

La voix du nouveau siècle (2)

Liberté, intimité, sororité

Antony vient de la marge. Ses chansons font la part belle à l’imaginaire en suggérant des mondes parallèles, et savent se tenir au plus près des sentiments. Partout où elles se répandent, elles métamorphosent la réalité. Aujourd’hui on commence à mieux accepter Antony, à mieux l’accueillir. On ne se détourne plus de ses extravagances, on se laisse envoûter par sa voix. Alors il circule en Occident, ses itinéraires se ramifient. On l’écoute aussi bien aux États-Unis, où il habite, qu’en Europe, où il est né, ou en Australie.

En novembre 2004, il quittait justement New York pour une tournée en solo à travers l’Europe, et en France en particulier. C’est ainsi qu’on a pu l’entendre dans un espace souterrain, le Son’art à Bordeaux, et sur des scènes plus institutionnelles comme le Lieu Unique à Nantes ou la Fondation Cartier à Paris. À vrai dire, il n’était pas tout à fait en solo. Certes les habituels Johnsons ne l’accompagnaient pas, mais il partageait l’affiche avec les deux pétulantes sœurs Casady, auxquelles venait parfois se joindre Spleen, le beatboxer parisien. On commençait avec Antony, on finissait avec CocoRosie, et puis tous mêlaient leurs voix. Antony entonnait les couplets de Beautiful Boyz et, Boy George n’étant pas là, c’étaient Bianca (Coco) et Sierra (Rosie) qui voyaient en Antony une sœur. En français, il n’y a pas d’équivalent féminin de « fraternité ». Sinon, « Liberté, Intimité, Sororité » serait un peu l’étendard d’Antony.

Le drôle d’oiseau new-yorkais est sorti du souterrain, il a pris son envol, a déployé largement ses ailes pour entrer dans la lumière. Il vole au loin et se pose de temps en temps sur la branche.

Début février, nous faisions ici, sur la Blogothèque, le portrait d’Antony, La Voix du nouveau siècle. C’était un peu avant la sortie française de son second album au titre programmatique, I am a bird now , où il chante ses efforts (« I’ve been searching for my wings some time »), qui semblent désormais couronnés de succès. Le drôle d’oiseau new-yorkais est sorti du souterrain, il a pris son envol, a déployé largement ses ailes pour entrer dans la lumière. Il vole au loin et se pose de temps en temps sur la branche. Belle trouvaille, la chanson Bird Girl donne le cap, fixe les espérances admissibles, l’utopie à frôler : « I’m gonna be born / Into soon the sky ». Comme c’est le dernier morceau de l’album, nul ne sait si dans les hauteurs célestes son désir de féminité aboutira vraiment, si au bout du compte suffisamment de force continuera de soutenir son projet émancipateur, ou si des chutes viendront contrarier son pari fou. La météo du désir reste imprévisible, et c’est ce qui rend l’aventure exaltante.

En plein vol

En tout cas, si on lève les yeux, on aperçoit maintenant Antony, ange bleu, ange gay, qui plane dans le ciel. Il fait parfois une halte sur un petit bout d’espace en mouvement qu’il aménage pour lui-même et ceux qui l’aiment. C’est un peu comme un nuage bricolé qu’il habite provisoirement, avec des portes ouvertes, mais pas grand ouvertes quand même. Là, ne se sentant plus empêtré dans sa corpulence d’ici-bas, il prend quelque assurance. Ayant toutes les raisons de se sentir gonflé à bloc, il ne craint plus la chute. Depuis longtemps, il a lui-même annoncé cette période d’envolée glorieuse où la réalité ressemblerait au rêve : « One day I’ll grow up and feel the power in me ». Fort de cette puissance confirmée, il fait retentir sa voix en toute innocence. Et, sans se soucier des ricanements, il peut désormais en dilapider les richesses, et espérer que cette puissance ne lui soit plus jamais comptée (loin des angoisses de l’année 98 où la voix, brutalement, s’était comme éteinte), que le don lui soit prodigué sans fin.

La distance est un contact. Si loin, si proche. Au lieu de l’isoler, de l’éloigner de la communauté des hommes, son vol le rapproche de tous ceux qu’il entraîne avec lui, à leur tour, parce qu’ils ont consenti à l’écouter. Ses escalades vocales hissent à un haut niveau d’émotion les auditeurs qui en suivent le fil. Au fur et à mesure du chant, on culmine dans ce ciel à découvert, puis c’est parfois la calme attente d’un silence en apesanteur avant que de nouveau se lève le souffle des mélodies battantes. I fell in love with a dead boy exprime à la perfection ce renversement de la retenue vers l’exacerbation lyrique : la chanson propose d’abord un fantasme échevelé, puis s’interrompt durant un long silence de quinze secondes, avant de reprendre avec une énergie déchaînée qui va crescendo et laisse éclater un eros lourd d’interrogations.

Il y a de la douleur dans l’air, de la langueur, des caresses et des pleurs.

Mais l’originalité parfois baroque des compositions d’Antony alterne avec la simplicité : brèves berceuses, tendres ballades, longues mélopées. Cordes et cuivres, l’orchestration s’est allégée, et le piano habille de préférence des compositions élégiaques et maintenant épurées. Il y a de la douleur dans l’air, de la langueur, des caresses et des pleurs. Avec l’orchestre de chambre qui suit à pas légers, la voix exprime l’intimité – le désir, la perte ou le spleen. Elle accomplit le miracle d’être à la fois sur le fil, à vif, et tout en douceur. C’est tantôt un cri, une plainte, tantôt une prière – la prière d’un enfant innocent qui, sans qu’on sache pourquoi, demanderait l’absolution. Riche de toute la misère du monde et de toutes les sophistications du nouveau siècle, la voix n’en reste pas moins dépouillée et immémoriale.

Dans les marges, sur les cimes et sur les ondes, Antony fait son chemin, creuse sa différence. En France, Les Inrockuptibles d’abord, puis Rolling Stone, Chronicart : spécialisée ou non, web ou papier, la presse s’est mise à évoquer cette silhouette ronde et siphonnée qui traverse le paysage musical avec une grâce si particulière. François Gorin écrit dans Télérama qu’« on ne guérit pas de la voix d’Antony. Les années s’envoleront mais cette voix restera comme au premier soir où vous vint la douce maladie ». C’est vrai. Pour ceux qui n’en sont pas encore frappés, et qui voudraient en goûter la saveur empoisonnée, il n’est pas trop tard. En mai, on apercevra, au-dessus des pavés, le plumage d’Antony. En effet, le prodige revient en Europe pour une tournée qui passera de nouveau par la France . On peut aller le voir, ou plutôt lui rendre visite, sur scène, chez lui donc. Là, Antony fait ce qui lui plaît, se montre bonhomme, déconne et décolle, s’envole et atterrit, voltige en permanence tout en restant concentré de bout en bout sur les sortilèges de sa musique. Un cercle de confiance s’établit avec ceux qui l’écoutent et la douceur circule alors en flots d’émotion.

Chercher la formule

Athlète de la transformation, Antony H. cherche la formule. Il se crée et se recrée, fille et oiseau, enfant et moribond, homme et femme, blond et brune, grand costaud et fragile lady : « I’m so broken / But I want to see / Some shining eye / Some of my beauty / My lostest beauty ». Il débusque la splendeur des ghettos, taquine les préjugés, bouscule les identités : voici que tout se met à vaciller, jusqu’à l’orthographe qui glisse de boy à bouy, de girl à gerhl.

La voix d’Antony submerge et absorbe. En elle, tout se vaporise, disparaît, comme englouti, pour finalement resurgir, loin de toute convention, sous le ciel éthéré qu’il a imaginé pour ceux que le voyage tente. S’il n’était pas admis là-haut dans ce territoire protégé et conforme à ses aspirations, on l’imaginerait en créature errante, échappée de l’univers de la famille Addams, une sorte d’homme des bois, amoureux des arbres, perdu, apeuré et meurtri. En régime de réalité, quand il n’est pas sur son nuage, cet égaré ne perd pas tout à fait son temps. Il cultive les fleurs du mal en jardinier inspiré. Non sans candeur, il donne à respirer ici-bas les senteurs moroses de ses mélodies malades. De Cripple and the starfish , son premier grand morceau , au récent Fistful of love , la cruauté se mêle à l’amour qui frise la mortification : « It’s true I always loved to be / Hurtful ». Toutefois, ses chansons bannissent tout ressentiment, toute agressivité. Il dévide ses noires confidences avec une forme de tact bien à lui qui transcende ses outrances, ses obsessions, ses égarements. Antony est un chanteur ouvert qui aime aimer plus que provoquer. Même quand il est direct, il reste délicat. Par leurs embardées, ses chansons mènent vers l’inconnu avec un curieux sentiment de sécurité. Elles déroutent et séduisent, elles égarent et consolent. Sa voix réchauffe, berce ou poigne. Puissance du chant, pouvoir de la douceur.

Antony avance à son rythme, selon son propre pas, dans une urgence contrôlée. Enfant de chœur (en Angleterre), chanteur de « death rock » (en Californie), performer dans des nightclubs gay (à New York), choriste émérite (en tournée mondiale avec Lou Reed) : ce chanteur-né n’a jamais arrêté de chanter. Au fil du temps, et surtout depuis qu’en 1990 il a trouvé à New York un repaire, une île, un abri où il peut se replier en cas de mauvais temps, il a élaboré son propre univers artistique. Tissé de ses multiples expériences, cet univers reste néanmoins d’une étoffe semblable à nulle autre : une sphère de transformations tous azimuts et de douceur ténébreuse.

Sa voix contient toute sa vie, en mieux, et celle de beaucoup d’autres, en raccourci.

Nécessité du chant – souffle et vie. Je chante, donc je suis. Je suis un, une, plusieurs. Sa voix contient toute sa vie, en mieux, et celle de beaucoup d’autres, en raccourci. Quand il emprunte des chemins de traverse ou qu’il s’arrête en route, il cueille des mélodies qui lui vont bien. Autant que les siennes, il aime à l’occasion interpréter les chansons des autres : il réinvente Soft black stars de David Tibet, A perfect day de Lou Reed, A man needs a maid de Neil Young, If it be your will de Leonard Cohen, Just good friends de Peter Hammill. En retour, ses anciennes idoles, Boy George et tout récemment Marc Almond, viennent chanter à ses côtés. Il s’habille encore de jazz et de soul, et s’épanouit avec les reprises de Billie Holiday, de Nina Simone, des Ronettes ou de Millie Jackson. Strange Fruit, Be my husband, So young, Child of God lui collent à la peau : il se verrait sans doute assez bien en chanteuse noire.

Antony a l’humeur partageuse. Sur scène ou en studio, les Johnsons ou pas à ses côtés, il se produit avec Current 93, Coil, Johanna Constantine, Marianne Nowottny, Joanna Newsom, Shivaree, Nick Cave, Patti Smith, Baby Dee, William Basinski, Devendra Banhart, Rufus Wainwright – Éphémère ou prolongé, circonstanciel ou électif, tout compagnonnage lui donne de la force et le fait avancer.

Juste avant la nuit

Parce qu’elles se prêtent à l’imagination, les chansons symbolistes d’Antony sollicitent les créateurs d’images. Après Animal Factory où il donnait une version écorchée de Rapture, et Wild Side où son chant déclenchait les larmes dans une serre transsexuelle, on rêve de Spiralling clippé par Claire Denis, éclaboussant les écrans de sa beauté sombre et sensuelle . En attendant que de telles caméras nous prennent par la main, on peut quand même déambuler tout seuls dans la musique d’Antony, dans ses allées obscures.

Le crépuscule demeure chez lui riche d’avenir, la mort reste constamment en vue et l’agonie se fait prometteuse. C’est comme si l’on côtoyait plus facilement la beauté du côté des agonisants. Choisie par Antony pour la pochette de I am a bird now , la photographie de Peter Hujar Candy Darling sur son lit de mort (1974) est à ce titre emblématique. Au-delà du cas sexuel, elle témoigne en un noir et blanc tragique de la splendeur de ceux qui précocement s’apprêtent à quitter ce monde. Elle donne à voir la dignité des condamnés qui, juste avant la chute, avant la fin, conservent assez le sens de l’apparat pour se livrer au regard d’autrui avec une suprême élégance. Le rideau est alors sur le point de se baisser, définitivement. À l’hôpital comme ailleurs, la mort rôde. Déjà présente sur scène en 2001 pour ouvrir le premier show d’Antony en Europe , Julia Yasuda s’est souvenue des leçons du gospel. Sur l’avant-dernier morceau de l’album, elle récite d’une voix frêle et chevrotante la litanie d’un corps s’en allant : « Thought my soul would rise and fly / I thank God, I’m free at last ». La mort peut être extatique (Rapture ), quelquefois elle libère, dans tous les cas elle propose l’Autre radical. Elle change tout, et puis elle donne tellement à chanter. « Hope there’s someone / Who’ll take care of me / When I die, will I go ». Antony chante sans fard la solitude de la nuit et l’indigence prévisible des fins de vie.

À force de fréquenter ainsi tous les crépuscules, s’est logé au fond de sa voix quelque chose qui fait penser à la magnificence d’un ange déchu, à la beauté triste d’une danseuse au pied bot. Mais, le temps d’une chanson, l’exilé et l’infirme retrouvent leur souveraineté. La voix s’élève comme si c’était pour la dernière fois, elle flotte dans l’air et apprivoise toute souffrance inutile, lavant chacun de toute faute.

Poète de la mue et du mystère, chanteur sacré, Antony fait jaillir la soul là où on ne l’attend pas. Il ose la douceur, fait swinguer la mélancolie, s’abandonne. Le siècle qui commence devrait en être durablement remué.