Il arrive qu’on se trouve mieux ailleurs qu’ici, mais il faut bien rentrer un jour.
Pour se consoler, ressortir quelques chansons qui apaisent, évoquent d’agréables souvenirs – ou n’en réveillent pas de mauvais.
Lorsque j’étais enfant, puis adolescent, et enfin à peu près adulte, je détestais les jours de reprise de cours – qui tombaient en général un lundi matin, et comme je déteste aussi les lundi, et le matin, ça commençait à faire beaucoup, beaucoup trop.
Je mettais alors, que le temps s’y prête ou pas, un t-shirt particulièrement aimé. Je peux vous assurer que me pointer un matin de septembre avec la gueule de Morrissey sur le torse n’aidait pas mon intégration, la compliquait même sérieusement – avant que ma collection de T-shirts ne porte la marque de mon intérêt pour d’autres musiques, venues d’ailleurs que Manchester ; cela dit, la chevelure de Dylan, ou le logo de Domino n’ont pas favorisé non plus mes tentatives de socialisation, même si la leçon d’histoire musicale dispensée autour du dit t-shirt Domino, qui n’était donc pas une marque de pâtes lyophilisées, mais une maison de disques, m’a valu, brièvement, d’être étudié comme une espèce en voie de disparition. De même, une poignée de chansons dans le walkman, sélectionnées pour leurs vertus euphorisantes accompagnaient mon heure de trajet. Voilà de quoi tenir trois stations – panne de courant comprise.
13 Caetano Veloso – Não Enche
(Album Livro )
Mai 2000 : je viens de rater avec une certaine classe un concours que je n’avais nulle intention de passer, et encore moins de réussir, je suis d’assez bonne humeur que mes plans n’aient pas été contrariés par un soudain regain de bonne conscience. Je sais déjà que je vais consacrer les trois années à venir à ne pas foutre grand chose, et il y a de quoi à être de bonne humeur.
Ma mémoire flanche et m’interdit de me souvenir si j’ai alors déjà vu Tom Waits, dans cette même salle, à quelques jours d’intervalles. Ce soir de mai, donc, tout est en place : je suis au Grand Rex, je vois Caetano Veloso pour la première fois, et j’en ressortirai à l’état gazeux, évaporé sur le Boulevard Poissonnière.
Je crois que Veloso – dont il a si souvent été question ici que je ne vais pas m’éterniser – est le musicien le plus gracieux au monde, celui qui rend le plus naturellement heureux. Sa présence, son élégance, son inventivité jamais prise en défaut, son intelligence musicale font de lui un des créateurs majeurs de ce siècle (et de celui qui s’est achevé dans les pitreries millénaristes dont on se souvient).
Ce morceau – incroyable bouffée d’impure jouissance, portée par cette houle percussive bahianaise, soufflant une haleine cuivrée évoquant Gil Evans, traversée par une énergie funk en disant long sur le rapport de son auteur à la musique afro-américaine – est tiré de Livro, un de mes albums préférés de Veloso. Sa richesse rappelle cet échange avec un ami très cher : en sortant du concert du Brésilien, en octobre dernier,où il venait de transfigurer des classiques de la variété nord-américaine, nous mettant à genoux avec ses versions de Love me tender ou de Cry me a river , il me disait ceci : « tu vois, Derrida vient de mourir, on célèbre sa théorie de la déconstruction, mais Veloso, lui, préfère reconstruire, c’est tout de même plus stimulant, non ? » Oui.[[c'est amusant, je sens que cette remarque va me rendre très populaire.]]
14 John Holt – Help me make it through the night
(Album In Symphony )
Comme une main posée sur l’épaule, une voix qui souffle dans l’oreille que tout ne va pas si mal, malgré tout, cette reprise de l’autre grand blond (je ne sais pas si ses chaussures sont noires), tirée du plus bel album de la légende reggae John Holt, enregistrée en public, avec un orchestre philharmonique. J’ai toujours aimé que la musique entreprenne d’établir des ponts entre des genres a priori irréconciliables, qu’elle regarde ailleurs, sorte de son pré carré pour aller fureter dans celui du voisin. Je trouve même ça rassurant – surtout lorsque le morceau en question est à la fois adresse et réponse (sa fonction étant précisément de nous aider à passer la nuit).
Avant de connaître ce genre de disque, je me suis éloigné des chansons – il m’a fallu prendre quelques détours, sentiers hostiles et chemins escarpés pour les aimer à nouveau. C’était sans doute un rejet assez con, mais j’avais besoin de respirer un autre air, de découvrir de nouveaux paysages. (On y reviendra, et en détails).
Je précise enfin que ce morceau a un côté assez pute (quoique soyeux), pas tout à fait déplaisant, je trouve.
15 The Pastels – Thank you for being you
(Album Truckload of Trouble )
Pas précisément pute, celui-là fait en revanche l’éloge de l’approximation, ce qui est toujours plaisant quand soi-même on a tendance à être un peu à côté de la plaque. Aussi direct que le morceau de Kris Kristofferson, il présente l’avantage d’être une adresse à la fois singulière (pour toi) et universelle (pour vous), ou, pour le dire autrement : on peut le prendre pour soi, sans le faire mentir, bref, il est à nous. C’est toujours agréable d’être remercié pour ce que l’on est, lorsqu’on est pas très sûr d’en être satisfait. En quelques minutes, une thérapie.





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