La Blogothèque

London, London

Un jour de 1968 Gilberto Gil et Caetano Veloso sont arrêtés par la police et enfermés pour cause de créativité débridée, un crime dans un Brésil sous régime dictatorial militaire. Après deux mois de prison et quatre mois en résidence surveillée, ils sont chassés du pays. Leur exil forcé les conduit à Londres, après de brefs passages par Lisbonne et Paris. Dès lors Caetano déprime. Marqué par son arrestation, affecté par l’exil, il reste dans son appartement et se distrait des visites qu’il reçoit.

Sa seule ambition alors, comme il l’avoue dans son bouquin, Pop tropicale et révolution , se nourrit de sa foi dans le talent de son camarade : il n’aspire qu’à se raccrocher au wagon d’un Gilberto Gil qui s’acclimate à sa nouvelle ville et multiplie contacts et sorties.

Un visiteur le tire alors de sa torpeur. Ralph Mace est venu les écouter chanter. Il représente un petit label et son enthousiasme va réveiller Caetano et lui permettre d’exorciser ses angoisses. Le résultat sera cet album de 71.

La pochette annonce la couleur : de son visage douloureux, dostoievskien, posé sur une énorme doudoune car ça caille, on ne voit que le regard perdu d’un type à la dérive. Caetano a une histoire à raconter, la sienne, celle de son exil, comment il est arrivé là, à Londres. Disque exorcisme, l’album navigue dans des eaux encore jamais effleurées par son auteur. Entouré de musiciens qu’il connaît peu, Caetano Veloso se recentre sur les bases, sur des dénominateurs communs simples, le folk, le blues, éventuellement dénaturé par la bossa nova comme sur A little more blue proposé en extrait. On ne sent pas de réelle complicité entre lui et les musiciens et Caetano Veloso chante en anglais, une langue qu’il connaît mal. Mais son expressivité, et la parfaite compétence de ses musiciens qui lui offrent un son proche de celui de Bowie sur Hunky Dory , illuminent des canevas balisés d’une atmosphère personnelle envoûtante. Ralp Mace a réussi a décider Caetano à jouer de la guitare, ce qu’il fait sur London, London , un des premiers morceaux écrits à Londres. Autre moment forts de l’album, Maria Bethania , hypnotique blues à la Come together dédié à sa sœur, traversé d’arrangements de cordes ombrageux et If you hold a stone , version quasi glam de Marinheiro só , une comptine brésilienne déjà reprise sur l’album de 69.

Ce disque marqué par la dépression reste un mauvais souvenir pour Caetano Veloso , et seule une version dépouillée et habitée de Asa branca , une chanson de Luis Gonzaga , trouve grâce à ses yeux. Transa , l’album suivant, enregistré également lors de son exil le montrera plus assuré dans sa vision artistique. Il n’empêche, ce brumeux disque de 71 possède une magie particulière : celle des grands disques.