La Blogothèque

Stéphane Massy (Tante Hortense)

Stéphane Massy (aka Tante Hortense) est le troisième heureux chansonpoché à payer sa tournée musicale au mp3 blog. Ce fanatique du Brésil en général et de la bossa en particulier se signale aussi par ses paroles à l’humour parfois caustique (le raggamuffin en prend pour son grade, mais il n’est pas le seul). Après un premier LP sobrement intitulé Bien et l’intriguante chansonpoche “Une Bite sur le Poignet”, Stéphane Massy vient de terminer un nouvel album : avant de le découvrir (il sera en concert le 29 avril à la Java), il nous présente sa sélection, éclectique et enjoleuse, et entrouve la porte de sa fabrique à chansons.


Baden Powel – Vinicius de Moraes : Tristesa e solidao (dans Os Afro-Sambas )

Quand j’écoute ça, ça me plonge dans quelque chose de très doucement primitif. Une forêt tendre. Ce sont des chants imprégnés des Orichas, divinités brésiliennes, proches du vaudou et de tout un tas de divinités africaines. Du catholicisme et tout le bordel se sont aussi glissés là-dedans : un syncrétisme quoi. Dans les Orichas, les divinités ont des rôles et donc des chants propres. Dans le disque on retrouve : ‘canto de Yemanja’, ‘canto de Xangô’, ‘canto de Ossanha’.

C’est très primitif, mais aussi très évolué. C’est un sens supérieur de la contemplation et de la jouissance. C’est comme un rapport retrouvé à la sensualité, à la féminité. Comme les vierges dans les églises baroques de Bahia, je trouve que les voix féminines de ce disque sont tout un programme. Une icône sonore.


Moldy Peaches – Steak for Chicken

Un groupe d’Adam Green. Je trouve ce morceau très efficace, car rien ne vient contrarier sa qualité essentielle : les voix qui commencent à l’unisson et finissent par être différentes. Le dédoublement est une figure musicale classique quand elle porte sur les hauteurs. Deux personnes commencent par chanter à l’unisson, puis l’une passe à la tierce, la quarte, la quinte, peu importe. Ici c’est le texte qui se dédouble, créant des interférences de sens et de rythme puisque les mots employés n’ont pas des métriques identiques.


Tante Hortense (Stéphane Massy) – Méfie-toi

C’est un morceau que je n’ai fait qu’avec ma voix (à part deux notes aigues qui sont faites par MJo). C’est le genre de morceau qui se fait directement. Pas de maquette. J’ai écrit, corrigé, enregistré, rectifié, réenregistré, choisi, monté les harmonies en trois jours. Donc le moment de la composition coincide avec celui de la réalisation. Il y a toujours quelque chose de particulier et d’inimitable quand on procède comme cela, c’est à dire sans aucune séparation entre les différents aspects de la chanson. La chanson deviens un processus à une seule étape.


Diana Krall – When I look in your eyes

J’aime cette chanson parce que c’est une rouerie dans les règles. Tout y est extrêmement bien fait : les nappes, la sensation d’espace, la proximité chaleureuse de la voix : tout est machiné, avec talent. Le texte est magnifique, très bien construit et universel. Il faudrait être de mauvaise foi pour ne pas aimer . L’arrêt/reprise à 3 minutes quarante est une merveilleuse surprise.

Quand j’écoute ça je pense aux chercheurs en grande distribution alimentaire qui trouvent des molécules qui sont physiologiquement agréables au goût. Il y a dans cet enregistrement de Diana Krall une science, qui ne s’appuie pas seulement sur des caractéristiques biologiques mais aussi sur la connaissance de la mémoire et de la culture collectives, science qui fait qu’on n’a pas vraiment d’autre choix que de se faire niker avec le sourire.


Tante Hortense (Stéphane Massy) – L’appartement

J’aime dans ce morceau la solidité de la construction formelle alors que le sens du texte est fuyant. J’aime aussi cette esthétique faussement dépouillée : très peu de choses et toutes très simples, à part un unique moment de faste, qui vient briser le code piano solo voix, et plonge le morceau dans quelque chose qui ressemble à du Morton Feldmann ou aux œuvres pour voix de Stockhausen.


Batatinha – Conselheiro

Batatinha ça veut dire ‘petite patate’. Batatinha est suffisamment obscur pour mériter une présentation. C’est un chanteur de Samba Bahianais qui est mort il y a deux ou trois ans. Il a été éclipsé par d’autres et il est principalement connu des spécialistes. Il a in-extremis fait un disque, Diplomacia en 98, sur lequel on trouve d’ailleurs de délicieuses quoiqu’anecdotiques participations de Caetano Veloso, Gilberto Gil, Chico Buarque et Maria Bethania.

Ses morceaux sont d’une grande sobriété et d’une grande tristesse. Du coup à force de faire de la Samba intimiste et mélancolique ça ressemble à de la Bossa Nova. Et pourtant, je ne sais pas comment vous l’expliquer, mais ça n’en est pas. Peut-être à cause de l’usage de la ‘caixa de fosforos ‘, boite d’allumettes, comme principale percussion.

Ce qui est remarquable chez ‘Petite Patate’ c’est son écriture, qui va à l’essentiel avec de la pudeur. On trouve des phrases comme «Meu desespero ninguém vê / Sou diplomado em matéria de sofrer » : «Personne ne voit mon désespoir, je suis diplomate en matière de souffrance», qui je pense le caractérise assez bien. C’est un peu le ‘French’ brésilien.