La Blogothèque

Cabaret Walter, entretien

C’est une histoire précieuse, celle d’un flambeau fragile qui passe de mains en mains pour accoucher d’un album, porté par la foi d’un jeune label lillois, Cabaret Walter . Une foi qui déplace des montagnes, puisque la liste des artistes qui participent à ce Cadavre Exquis est tout bonnement impressionnante : Dominique A , Thomas Belhom , Dirty Three , Venus , The Black Heart Procession , pour n’en citer que la moitié. Pour un projet résolument mené avec le cœur, et qui débuta dans le fanzinat, difficile de faire mieux.

Le Cadavre Exquis est sorti le 9 mars dernier. Comme le divertissement littéraire du même nom qui se confond avec l’histoire du mouvement Dada et du Surréalisme, mais ici avec des notes de musique, il a fallu pour chacun des artistes composer un morceau prolongeant le précédent, tout au long d’un album de dix titres. Ce beau disque, que le « hasard objectif » incanté par Breton et ses congénères pare de deux parties bien équilibrées, est au final d’une douceur de souvenir. Le souvenir d’un été mélancolique, peut-être, entre les Early days of summer de Rudy Trouvé et le Tropicana Club de Naïm Amor .

Une belle idée qui a demandé beaucoup de patience à Julien et Thomas, fondateurs de Cabaret Walter, avant de se concrétiser.

Cabaret Walter – On vient presque tous d’un fanzine qui s’appelait Salaud de P@uvre et dont chaque numéro (5 au total) sortait accompagné d’une compilation. C’est par ce biais qu’on a rencontré Rudy Trouvé, Peter Vermeersch, Thomas Belhom, Naïm Amor, Guilhem Granier et Guillaume Beauron qui font partie du casting du Cadavre exquis. Quand au label Cabaret Walter, ça a d’abord été une conséquence du Cadavre exquis, lorsque Thomas et moi avons initié ce projet nous avons vite pensé qu’il nous fallait une structure pour produire ce disque. Mais l’envie d’en faire une structure durable vouée à faire collaborer des artistes entre eux est vite apparue, même s’il est encore un peu tôt pour parler de structure « durable ».

Le Surréalisme, c’est important dans l’identité du label ?

En fait c’est surtout Dada qui nous a inspiré ; on pourrait se lancer dans de longues discussions sur la paternité du cadavre exquis, mais nous avons tendance à considérer que le principe vient de Dada et qu’il a été nommé et décliné par les surréalistes. Nous sommes fascinés par la créativité et la fulgurance de dada, et plus particulièrement par le Cabaret Voltaire, ce lieu de Zurich où se retrouvaient bon nombre d’artistes du mouvement ; notre logo est d’ailleurs tiré d’une photo de Theo Van Doesburg prise là-bas. Même s’il n’existe pas « physiquement », on souhaite faire du Cabaret Walter, un lieu de rencontre entre des artistes d’horizons différent et des disciplines artistiques, créer une certaine émulation. Mais le Cabaret Voltaire est plus une inspiration qu’un modèle.

Comment chaque artiste a-t-il été « choisi », et contacté ?

Nous avons choisis ces musiciens en regardant nos disques, tous font partie de nos préférés, ce fut presque le seul critère. Nous en avions déjà rencontré du temps de notre fanzine, donc ce fut facile de les contacter. Sinon avant ou après des concerts en faisant le pied de grue, en essayant de rentrer en back stage, ou simplement par mail via leurs sites Web ou grâce aux pages jaunes…

L’enregistrement de l’album s’est étalé sur près de trois ans. Cela a-t-il été source de frustration ?

Oui, surtout quand un musicien nous promet pendant plusieurs mois qu’il va bientôt finir son morceau et que finalement il ne le fait pas. Il faut alors attendre deux ou trois mois de plus pour que le groupe suivant fasse son morceau. Six ou sept mois sans rien entendre de nouveau c’est très long et assez démotivant. Je pense que les groupes qui ont participé à la première partie du disque ont dû plusieurs fois penser qu’il ne sortirait jamais.

Ce genre de projets, surtout lorsqu’ils sont réussis et offrent un intérêt par eux-mêmes et pas comme simple réservoir de faces B, nous viennent généralement plutôt des Etats-Unis (je pense aux Shanti Projects, par exemple). A-t-il été facile d’être pris au sérieux par les artistes, et de leur demander de vous composer un titre inédit ? Avez-vous essuyé beaucoup de refus ?

Je ne suis pas vraiment amateur de compilation à la base, malgré tout j’avais bien aimé le concept de At home with a groovebox et, bien que très inégale, Glittering 2000, pour laquelle des groupes belges reprenaient des tubes de glam rock, m’amuse beaucoup, et en particulier le Cumon feel the noize de Kiss My Jazz. Le concept « All Tomorrows Parties » est aussi assez séduisant.

Cependant, nous n’avons pas pensé le Cadavre exquis comme une compilation, mais bien comme une seule œuvre composée de différentes pièces, de différents mouvements. Chaque morceau prend la suite du précédent et est composé en réaction à celui-ci. Donc par nature les morceaux du disque ne sont pas « compilés ».

Pour en revenir à ta question, on a essuyé quelques refus, mais la plupart des groupes que nous avons contactés et qui ne figurent pas sur le disque ne nous ont simplement jamais répondu.

Pour ceux qui ont contribué au disque, ils ont acceptés très vite, ils ont tous été séduits par l’idée du projet. La participation de certains musiciens a aussi contribué à l’adhésion d’autres, c’est notamment grâce à Marc A. Huygens de Venus, que The Black Heart Procession a apporté sa contribution au disque.

Le projet impliquant la création d’un titre inédit, il n’a pas été nécessaire de les convaincre sur ce point. Un groupe qui ne figure finalement pas sur le disque nous avait pourtant envoyé un morceau qui n’avait rien à voir avec le disque et qui était juste collé au précèdent, nous l’avons refusé… mais ce n’est arrivé qu’une seule fois.

Quels artistes vous ont surpris ?

Dominique A, dont le titre colle vraiment à l’esprit du disque et qui l’emmène assez loin de l’univers habituel de ses disques, ou Peter Vermeersch qui a composé un titre totalement déjanté…

Spécifiquement, comment avez-vous pris contact avec Venus et comment cela s’est-il passé avec eux ?

C’est Christelle, la part féminine du cabaret, qui les attrapés après un show case, pendant une séance de dédicaces et qui leur a parlé du projet ; ils ont été tout de suite intéressés et je pense que l’idée de prendre la suite de Dirty Three a joué aussi. Ensuite quelques échanges par mails et par téléphone ont suffit. Nous n’avons été en contact qu’avec Marc qui, en plus d’être éminemment sympathique, s’est vraiment impliqué dans le projet, et le suit de près, ce qui est très agréable.

D’un point de vue pratique, comment s’est déroulé le « passage de témoin » ?

Pour rendre les enchaînements possibles, nous avions imposé quelques règles, sur la durée des morceaux (3/4 minutes), chaque groupe devait laisser trente secondes à la fin, sur lesquelles le groupe suivant commençait son morceau. Le disque a été enregistré en studio ou home studio, sur ordinateur, ou sur 4 ou 8 pistes DAT, puis c’est Guillaume qui se chargeait d’assembler tout ça, de faire des transferts de DAT sur CD. Sinon le disque a principalement voyagé sur CD d’un pays à l’autre.

Si j’avais des noms à lancer, et après écoute du disque, je me dis qu’un groupe comme Idaho, ou un artiste comme Piers Faccini, n’auraient pas déparés sur Un cadavre exquis, étant donné l’atmosphère et la qualité des morceaux. Avez-vous eu des regrets (de ne n’avoir pas pensé à tel ou tel), une fois les bandes envoyées au mastering ?

J’avoue mon ignorance concernant les disques d’Idaho et de Piers Faccini, mais nous n’avons pas vraiment de regret, hormis pour ceux qui devaient participer au projet et qui finalement n’ont pu y prendre part, plus particulièrement en ce qui concerne Daan, puisque c’est en partie notre faute. Il y a pas mal de groupes qui auraient eu leur place sur ce disque, mais il faut bien s’arrêter à un moment ou à un autre. Mais on tentera de les convaincre de participer à nos projets à venir.

Un cadavre exquis se mesure-t-il aux rêves que vous aviez pour lui ?

Comment aurions-nous pu imaginer il y a quatre ans avec notre fanzine photocopié sous le bras, que nous allions sortir un disque dans lequel se sont vraiment impliqué tous ces groupes dont nous aimons le travail ? Il dépasse toutes nos espérances.

Quelles seront les futures sorties de Cabaret Walter ?

On a des projets plein les tiroirs mais on en reparlera dans quelques mois, on doit faire du tri dans nos idées. S’il y a un nouveau Cadavre il sera très différent de celui-ci, on pense aussi à des travaux transdisciplinaires, et à créer des collections autour de concepts fixes et de nouveaux artistes à chaque fois, peut-être des concerts aussi, mais toujours avec cette idée de créer des rencontres et des interactions. On va également essayer de développer quelques projets conçus pour notre site. Mais on garde jalousement nos idées pour l’instant et surtout on doit attendre de voir quel est le succès du Cadavre Exquis, nos moyens futurs en dépendent. Quand à nos ambitions, que nos prochains disques se fassent un peu plus vite, on rêve même d’un rythme de publication bisannuel, et surtout exister dans la durée.

Lille semble être un vivier d’initiatives dans le domaine musical, particulièrement vis-à-vis des artistes belges. Ressent-on ce dynamisme sur place ou est-ce une vision parisienne ?

Lille n’est qu’à quelques kilomètres de la Belgique, il est donc normal que les groupes qui en viennent passent d’abord par ici, mais je trouve la frontière tout de même assez hermétique. Quant à Lille vivier d’initiatives… je ne sais pas trop. Je n’ai pas l’impression qu’il se passe tant de choses que ça, en tout cas il y peu de projets vraiment innovants, et pas beaucoup plus de groupes excitants. On a heureusement quelques salles de concert plutôt pas mal et en particulier le Grand Mix qui a une très bonne programmation.

En conclusion, qu’est-ce que vous inspire le débat actuel sur la musique numérisée, en temps que personnes et en temps que label ?

Je vois Soulseek comme une immense bibliothèque musicale. Avant j’allais emprunter des disques à la médiathèque et je les copiais sur minidisque ; là, c’est pareil sauf que je trouve tout, mais je n’entretiens pas du tout le même rapport avec les disques que je stocke dans mon ordinateur et ceux que j’ai sur CD. Je suis maniaque des pochettes que je lis jusqu’aux remerciements. Je pense qu’une belle pochette fait partie des choses qui peuvent inciter (un peu) les gens à acheter un disque. Julien, notre infographiste maison, a vraiment soigné le digisleeve dans lequel est inséré le disque.

En tant que label, on ne se sent pas vraiment concernés par le débat, seuls les majors et les gros labels peuvent proposer le téléchargement légal, de plus à des prix scandaleux, un euro le titre alors qu’il n’y presque plus de frais ou d’intermédiaires. Je suis plus soucieux pour pas mal de groupes auxquels les maisons de disques rendent leurs contrats. Mais la musique ne disparaîtra pas avec le « peer to peer », je pense que les choses vont se réorganiser d’elles même, on verra bien quelle tournure ça prendra. Le plus important pour nous est que notre disque soit écouté, mais si vous souhaitez qu’il y en ait d’autres, alors achetez le…

Tracklist :

> L’ouvreuse > La porte du cabaret conduit à l’hôpital

> Guilhem Granier et Guillaume Beauron > A Piscina

> Rudy Trouvé > Early days of summer

> Thomas Belhom > In a frame

> Dominique A > A la suite

> Naïm Amor > Tropicana Club

> Dirty Three > Somewhere between Rude and the Rudouest

> Venus > Squashing Daisies

> Peter Vermeesch > Confiscated Song

> The Black Heart Procession > Eleven

Allez [écouter un extrait du Cadavre Exquis ->792] sur le mp3blog de la Blogothèque.