Abordant le deuxième chapitre de la présentation de ses 31 Chansons préférées, Baptiste nous parle – enfin ? – un peu de lui. Il ne le regrette pas encore. Chapitre Deuxième, donc, où il sera question de roses ironiques, d’un camion de déménagement qui tarde, et d’une balade qui reste près du cœur.
« Il est quatre heures du matin et il pleut. J’ai vingt-sept ans, et je me sens vieux, j’écoute de la musique, et je me souviens que les choses étaient différentes il y a dix ans. » [[Comme l'écrivait Jon Landau dans un article resté célèbre pour sa première phrase : "J'ai vu le futur du rock'n'roll et il s'appelle Bruce Springsteen"]] Il n’est pas tout à fait quatre heures du matin, il ne pleut pas (il neige), et dans quelques jours j’aurai vingt-sept ans.
4) George Jones – A Good Year For The Roses
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La première livraison de ce feuilleton proposait Til I can’t take it anymore de Charlie Rich, et suggérait que cette chanson avait deux jumelles : By the time I get to Phoenix telle que Glen Campbell l’a créée, et cette-ci, donc, d’abord découverte par la version qu’en donne Elvis Costello sur scène avant d’apprécier l’interprétation de George Jones.
Ponctuée d’effets de réel – du rouge à lèvre sur une cigarette consumée, une tasse de café froide, portant elle aussi l’empreinte d’une bouche se dérobant -, elle se pose, disons, en une sorte d’équivalent d’un film de Cassavetes, une fois passée la fureur. (C’est toujours cela que l’on garde en mémoire, ces détails insignifiants aux yeux des autres et qui ne laissent pas en paix, ces indices d’une présence autrefois familière, prosaïque, dont on fait une poésie).
Encore une histoire banale, de silence et de départ, avec ces foutues roses qui n’ont jamais aussi bien poussées, indifférentes à votre tristesse – pour un peu, vous jureriez qu’elles se moquent de vous, à moins que leur croissance ne soit le sourire qu’elles vous destinent, une esquisse de promesse.
A tout prendre, quitte à se faire plaquer, autant que la pluie soit de la partie, avec, si ce n’est pas trop demander, un coup de tonnerre – un fort vent est aussi le bienvenu, histoire de compléter cet environnement idéal pour l’épanouissement de votre mélancolie. C’est que dans ces cas-là, on aime bien faire le difficile.
Le plus impressionnant ici, je trouve, c’est qu’elle paraît chantée au présent, dans le présent, et non depuis le passé, comme dans la plupart des chansons où il est question de séparation. Elle vient à ce moment précis où il est trop tôt pour en rire (ce jour finit bien par arriver), avant d’être férocement étreint par regrets et souvenirs. A good year for the roses constate, sonnée, médusée (c’est-à-dire immobile), et nous enserre dans la contemplation de ce présent qui ne passe pas. Rien ne dure, et rien ne passe ; rien ne passe précisément parce que rien ne dure . Philip Roth voyait juste (vous vous souvenez peut-être : je me laisse volontiers aller à être cuistre, et ce n’est pas fini).
5) David Ackles- Waiting for the moving van
Voilà que ce présent est passé, et que vous attendez les déménageurs, histoire de faire place nette – profitons-en pour constater, avec étonnement, comme on s’imagine toujours que recommencer ailleurs, et plus particulièrement dans le sud (pourvu qu’on l’on vienne du nord, ou d’un endroit où le soleil ne brille qu’avec parcimonie) permettra une vie meilleure.
On sait peu de choses de David Ackles, sinon qu’il est mort en 1999, sans laisser derrière lui de légende particulière, ni de succès marquant, à l’image, mettons, d’un Fred Neil, de sa deuxième carrière (en admettant qu’écrire des chansons en soit une) d’océanographe, et de son Everybody’s talking , dont la paternité est de toute façon en général attribuée à Harry Nilsson.
Il ne sera pas question, dans ce feuilleton, de dérouler les pelotes biographiques de tel ou tel, toutes sortes de ressources existent pour satisfaire votre curiosité.
Derrière ce Waiting for the moving van , il y a Robert Kirby, dont on connaît l’impact décisif sur Nick Drake : étrange rideau de cordes qui pourrait être de pluie, évoquant le travail de Bob Gaudio et Jake Holmes sur le Watertown , de Sinatra, dont le moral sonde alors les grands fonds et tient compagnie aux poissons – album auquel on songe plus d’une fois en écoutant American Gothic . Une histoire de couple défait, d’envies d’horizons vierges, de souvenirs concassés et de plans sur la comète – de celles qui ne passent devant la porte qu’une fois tous les dix ans, au mieux. A good year for the roses nous inspirait des considérations temporelles, celle-ci nous incite à persévérer, surtout ce deuxième couplet : «I never built the tree house/ But I had plans for so many things/ I am trying not to think of while I can/waiting for the moving van to come . »
Plus loin, l’énergie manque pour refouler ce qui résiste à la volonté « It’s almost summer here/your favourite time of year/Hey, didn’t we love to hear/the children play »
Pris entre deux flux, celui de l’immobilité, et celui du souvenir, Ackles écrit depuis une interruption, écrit pour joindre les deux bouts de sa vie, faire le lien entre ce qui ne fait plus sens. Ecriture de bâtisseur,en somme, devant les fondations détruites, envisageant comme il peut ce qui reste à venir : les promesses d’hier n’ont plus lieu d’être, le lieu d’hier ne réclame plus de promesses ; il est temps de foutre le camp.
“…tout avorte dans mon histoire, comme il ne me reste que des images de ce qui a passé si vite.. .” (Mémoires d’Outre-Tombe, VIII,4 ) : gageons que Chateaubriand n’aurait pas été insensible aux traits de David Ackles, captant une mémoire en mouvement, arrachée à ce qui la justifiait, construisant un monument, ce monumentum qui rappelle qu’on a existé.
«Je ne suis plus que le temps » écrivait-il dans sa Vie de Rancé . Faut-il en dire plus ? .
6) Wilco – Jesus, etc
Il m’arrive de ne pas tenir parole, c’est rare, mais ça arrive : à peine ai-je prêté serment, et juré de ne pas évoquer des chansons déjà bien exposées que je reviens sur mes pas, et me propose de vous entretenir d’une catégorie bien particulière parmi ces 31 chansons : les apparitions. Vous verrez bientôt que certaines ne me sont pas tombées dans les bras, elles se sont faites désirer. Celle-là, et bien ce fut comme une apparition (j’aime bien faire le malin).
Ceux dont l’anglais n’est pas la langue naturelle se souviennent sans doute de leur perplexité en découvrant, mettons, Leonard Cohen ou les Smiths – disons ceux qui ont compté les premiers, donnant à entendre ce que la musique pouvait réserver. Vous donniez à ces chansons une interprétation ne collant à leur réalité par que par la grâce du hasard.
Une bonne décennie plus tard, je peux dire sans forfanterie que ma connaissance de l’anglais s’est améliorée, et affirmer comprendre ce que j’écoute.
Pourtant, parfois, le sol se dérobe et me voici renvoyé à l’inintelligibilité des mots. Cette perte de sens est précieuse, vous pouvez projeter ce que vous voulez.
Jesus, etc . donc : autant sa forme, souple, ondoyante, invite à faire sienne cette chanson, autant ses mots découragent toute explication littérale : gospel intime, adresse amoureuse, litanie chimique (images de buildings tremblants, de voix gémissantes et de cigarettes), que sais-je encore.
Je sais, en revanche, en avoir fait un monologue privé, l’avoir pour ainsi dire réservé à mon usage exclusif.
Monologue que je me répétais alors que je venais de faire la connaissance de K., qui allait régulièrement me faire défaut par la suite : rencontrée dans des circonstances éventuellement romanesques, pour peu que l’on soit enclin à donner de la valeur à tout ce qui se trame dans un bar, achevée dans des circonstances pas moins inédites, qui la verront partir à Jérusalem, après diverses péripéties plus ou moins remarquables et dignes d’être racontées ici – notamment un concert de Lee Hazlewood -, K. était à coup sûr le genre de filles qui méritait une chanson ou, à défaut, un poème, ainsi que le souhaitait Richard Brautigan : «All girls should have a poem/written for them even if/we have to turn this God-damn world/ upside down to do it. » Pour tout dire, elle méritait beaucoup – sans que j’ai pu avoir le temps d’aller jusque-là.
J’écoutais donc Jesus, etc . imaginant une issue favorable à cette histoire, (ignorant la plus élémentaire des prudences), m’accrochant à cette phrase «you can come by anytime you want » : ce n’est pas lourd, me diriez-vous, une phrase unique pour échafauder un scénario heureux, et pourtant, c’était assez. Je crois pourtant qu’il est possible d’isoler un seul éclat d’une chanson – tailler l’écorce d’un arbre pour y laisser ses initiales, ou arracher une phrase à un couplet, c’est pareil : il est toujours question de laisser une trace, ou d’y déceler une qui nous importe. J’y voyais sans doute un encouragement à persister, un futur possible : autrement dit, j’entendais, par avance, ces mots, dans ma bouche ou la sienne – de préférence la sienne, à l’évidence.
D’une chanson, on peut attendre qu’elle partage notre passé ou prête un peu de sa grâce à notre présent ; il est donc juste (à défaut d’être souhaitable) d’attendre du futur une confirmation l’espoir qu’elle nous inspire.
PS : Je voulais vous parler de rock’n'roll, des Remains pour être précis. Ce sera pour une autre fois.





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