La Blogothèque

M. Ward, les cordes et moi

Le temps que je m’avance vers lui, au fond de la cabine-restaurant, M. Ward avait eu le temps de saisir une guitare qui traînait sur la banquette. Le temps que je sorte mon carnet, il avait déjà commencé à jouer, malgré les deux cordes qui manquaient. Avant que l’entretien ne débute, on lui avait porté un thé, avec lequel je partagerai un malheureux sentiment d’abandon : à la fin de l’entretien, le thé était froid, et je n’aurai eu que de d’évasives réponses à mes questions, données par un musicien absorbé par le son qui sort de son amour de bois.

Difficile de lui en vouloir. Il serait vain de croire que l’on peut vaincre durant quelques maigres minutes l’objet, aussi anodin soit-il, qui tient un homme en vie. On l’oublie trop souvent : les guitares peuvent avoir sur certains la même puissance d’aspiration qu’une femme trop belle pour être honnête et trop maline pour être ignorée. Deux heures plus tard, M. Ward se lance sur la scène de la Guinguette Pirate. Lui, deux micros en fourchette et sa grosse Gibson, sa belle Gibson, avec toutes ses cordes. Sa perfusion.

Il joue d’abord sans chanter, sans attache, fait valser l’instrument, recule jusqu’au fond de la scène, avance ensuite penché, un regard fier porté vers l’avant, bateleur faisant de son plaisir un spectacle. Captivé, je me demande, en le regardant, en l’écoutant, si cet homme là n’invente pas sous mes yeux une nouvelle forme de Guitar Hero présentable : il réussit à me faire aimer son amour de la guitare. “C’est avec elle que la musique commence, c’est avec elle que la musique finit. C’est avec elle que je crée et que je résous les équations”, m’avait-il dit, après m’avoir expliqué que pour mieux jouer, il écoutait sans cesse non seulement Django , Chet Atkins , mais aussi John Coltrane : “ça vaut le coup d’essayer”. Oui, c’est cela. Il est avec sa guitare comme un saxophoniste aux tempes ruisselantes s’épuisant dans l’ivresse d’un solo.

A la fin de l’entretien, je lui avais demandé s’il y avait des disques qui l’avaient marqué récemment ou de nouveaux groupes qui mériteraient qu’on les entende. Dommage pour les petits groupes : après quelques longues secondes de regard perdu dans le vide, il sera établi que M. Ward n’aura été époustouflé que par un disque ces derniers mois, celui de Joanna Newsom . ”Brilliant”, avait-il dit, et le voilà qui reprend “Milked eyed mender” de la jolie harpiste (Je n’avais pas encore osé sortir ma caméra, mais Brooklyn Vegan l’a fait, lors d’un concert à la Knitting Factory. Moins bonne version, mais ne pinaillons point).

Ward est à peine là pendant le concert, il est tout à sa musique, le menton haut, le regard fixé, presque orgueilleux, vers le haut d’une poutre au milieu du navire. Au bar, au loin, bien sûr, on parle, mais près de la poupe on frissonne. Sa voix est incroyable. Une voix vraie, une voix de vieil homme qui en aurait tant à vous raconter, sur ses routes, sa solitude et ces femmes qui dureront moins longtemps que les chansons qu’elles ont inspirées. Mais c’est un petit gars avec un bonnet H&M enfoncé sur le front et un sweater déchiré à la manche, bien droit, fier devant son micro, qui nous les chante.

Il joue surtout des chansons de Transfiguration of vincent , son précédent album, et se moque des quelques spectateurs qui réclament des titres de Transistor Radio , “l’album est déjà sorti ici, ou vous êtes journalistes, les gars ?”. On est journalistes, oui, plus ou moins, oui, on réclame des morceaux avant l’heure, oui, mais monsieur W., on l’aime tant ce disque, presque plus que le précédent qu‘on chérissait déjà. Tu ne joues pas “Paul’s Song”, parce que tu n’as pas de guitare steel, nous dis-tu. Dommage, cette chanson me transforme, me fait connaître une mélancolie que je ne mérite pas, la douce tristesse de celui qui a passé sa vie sur la route. C’est comme si j’avais une belle barbe et des rides de vie.

Les chansons sont douces pour la plupart, comme si cette voix (encore elle, mais elle a tellement évolué depuis son dernier album, elle est tellement belle) adoucissait la frénésie des cordes. Il y aura de beaux moments, il y aura “Vincent’s Song” (”He always sings when he’s sad / but he’s sad all the time, so he sings the whole night through / and he sings in the daytime too” ), il y aura la reprise du “Let’s Dance” de Bowie chantée comme après deux heures d’amours et trois pipes d’opium. Il y aura aussi celle du “Portrait of an artist” de Daniel Johnson et, enfin, le “Wonderful World” de Louis Armstrong . Sur lui, Ward avait beaucoup de bien à dire : “Le meilleur chanteur du monde. Il a changé le monde, il est le chanteur le plus intéressant si on regarde l’Histoire. Et il avait un talent inoui, celui de faire respirer la joie à toutes ses chansons, même les plus tristes. Et c’est très difficile à faire avec sincérité”.

C’est sur cette chanson que M. Ward quitte la scène. Deux semaines sont passées maintenant. Je garde une impression mitigée de l’entretien, un souvenir chaleureux du concert. Tant mieux. Laissons les musiciens dire leurs amours avec des chansons.