La Blogothèque

Patrick Wolf, The Borderline, Londres, 14 Février 2005

A la Saint-Valentin, les tests de personnalité fleurissent plus vite que les roses : que vous cherchiez l’âme sœur, que vous l’ayez trouvée ou perdue, il y en a toujours un pour vous. Le NME n’y coupe pas. Si vous n’avez pas votre “date” ce soir, que l’idée d’un bar bondé de filles aux cheveux collés à la bière et de garçons L’Orealisés en chemise Ben Sherman vous répugne, le test vous classe dans la catégorie “fans de Morrissey” et vous conseille un dîner aux chandelles en tête-à-tête avec vous-même et un bon bouquin à lire d’une main.

Désireux de présenter une alternative à ces êtres déchus, Patrick Wolf choisit ce jour pour leur offrir un concert intimiste en lancement de son nouvel album, “Wind in the Wires”. Rien d’étonnant donc à ce que la foule de ce soir soit principalement composée de jeunes gens en plein âge ingrat, partageant déboires sentimentaux et dermatologiques. “Alors, tu lui as demandé?” s’enquiert mon jeune voisin auprès de son ami. “- Oui, mais tu sais, c’est une fille bizarre, avec une histoire sentimentale compliquée, …” lui répond celui-ci. Je considère un instant leur ton grave et l’utilisation d’un vocabulaire cinématographique décrivant d’habitude une femme de quarante ans plutôt que de seize; puis me rappelle que Patrick Wolf était lui-même probablement à l’apogée de son génie à l’âge de douze ans, lorsqu’il écumait les bars gay avec son Theremin et le groupe arty & déjanté Minty. Comme quoi on peut déjà avoir tout dit et tout vécu à dix-sept ans.

Cependant lorsque Patrick Wolf apparaît sur scène, j’ai du mal à croire qu’il a presque dix ans de carrière derrière lui, tant il a l’air encore enfantin. A force d’appeler “garçons” des trentaines besogneux roulant en bagnole étincelante le long des pubs, on en oublie ce à quoi le mot réfère: un potentiel infini plutôt qu’un procès-verbal d’expériences qui s’inscrit avec insolence sur un visage vaguement conscient de son effet, mais innocent devant la véritable cause de l’émoi qu’il provoque. Les à-peu-près en terme de manières, les à-côtés vestimentaires, les décalages qu’on s’attache si fièrement à effacer avec l’âge, s’affichent tous de manière éclatante chez ce garçon de vingt et un ans. Avec son “self-made” gilet, ses cheveux coupés à la hache, sa guitare de voyage rafistolée, il incarne parfaitement les valeurs d’originalité et d’indépendance qu’il brandit à un public de garçons transis et de jeunes filles en fleurs.

Le set débute avec “Wind in the Wires”, la chanson qui donne son titre à l’album que la plupart de l’audience ne connaît pas encore. A l’exception bien sûr de ces “petits sacripants et pirates” comme les appelle ce soir P.Wolf, non sans humour. Car on lui a reproché la lettre qu’il a postée récemment sur son site officiel déplorant la conduite de ceux qui “aiment à déballer leurs cadeaux avant l’heure”. “Vous savez, ce n’est pas grave. Cela ne me dérange pas vraiment” dit-il dans un sourire entendu aux gamins qui se mettent soudain à étudier le bout de leurs chaussures.

Sa voix chantée est étonnamment assurée dans un cadre purement acoustique réputé impardonnable. Seule une batterie discrète l’accompagne, ce qui sera l’arrangement tout au long du set. Son assurance vocale contraste surtout avec ses manières qui se manifestent à la fin de chaque chanson, en un soupir de soulagement ou éclat de fierté mélangeant timidité et minauderie enfantine. A sa façon de s’installer au piano et de jouer “London”, on devine que ses influences doivent plus aux compositeurs du début du XXe siècle qu’à John Lennon. Comme diraient les grands-parents “comme quoi vraiment c’est toujours mieux une formation classique”. Et c’est vrai que c’est un rare plaisir d’assister à la collision du meilleur des deux mondes, classique et post-moderne, exploser par exemple sur “This weather”, où un long cri fait place à une pause au timing parfait avant que les arpèges ne reprennent.

“The Railway House” est l’occasion pour Patrick de sortir son ukulélé, instrument à la mode s’il en est. La chanson à la structure traditionnelle, en forme de gigue moyenâgeuse, donne un aperçu d’un futur où le musicien serait en paix avec lui-même, vieillissant harmonieusement près du feu. La répétition et la montée en puissance de la litanie “I see us growing old together” gagne d’autant plus en force qu’elle est chantée par un jeune homme incarnant plus naturellement l’autodestruction et la vie à cent à l’heure que les vertus de la vie à la campagne. Pourtant “Wind in the Wires” est l’album rejet de la vie urbaine et de ses tourments, enregistré en Cornouailles, et ce soir célébré au travers du dépouillement des arrangements. Les garçons poudrés or et argent, les cheveux en rayons de lune et les filles aux franges trop rondes et trop longues, regardent cette transfiguration, fascinés. Pourtant ce n’est pas la première fois que leur héros décide de quitter les brumes de la Tamise, comme il leur rappelle avec “Paris”, “it’s all in the palm of your hands” répète-t-il avec un entêtement libérateur.

La ville folle et enîvrante, la nature consolatrice et éplorée de voir son enfant si meurtri, qu’elle ne soigne que pour le voir s’échapper à nouveau, sont des thèmes constants chez Patrick Wolf. Après “Paris”, retour à Londres avec “Pigeon Song” où le musicien relate une vie bohême en égrenant son violon en petites notes sèches comme autant de miettes jetées en offrande aux oiseaux de nuit. Avec “Jacob’s Ladder”, le violon se fait plus expérimental et agressif; dans la même veine, “Tristan”, sa vision démoniaque et quelque peu naïve de l’hédonisme à outrance, est asséné à coup de poing sur le piano.

Puis les choses reprennent un cours plus tranquille, tandis que l’on se dirige vers la mer avec “Penzance”: le piano redevient un instrument d’harmonie divine, et l’on se laisse entraîner par la mélodie. Soudain je réalise que moi aussi, j’ai déjà été témoin de ce dédoublement, de cet affrontement entre deux aspirations opposées et inséparables. A cinq ans. Dans un livre de Vercors merveilleusement illustré, “Camille ou l’enfant double”, qui aurait pu tout aussi bien s’intituler “Patrick ou l’enfant double”. L’histoire d’un enfant fille/garçon, tiraillé entre ses robes soyeuses et ses autos étincelantes, alternant accès de colère et crises de larmes, qui après s’être perdu dans la forêt, tombe sur une maison habitée par une vieille dame avec un grand piano à queue. Et pour la première fois, en découvrant la musique, l’enfant double se réconcilie avec lui-même et ne fait qu’un, tandis qu’une mélodie merveilleuse s’échappe de ses doigts.

En hommage à la vieille dame, ou grand-mère, Patrick Wolf présente “Eulogy”, s’excusant auprès de sa mère, présente dans la foule. “Je ne pense pas qu’elle serait très contente de savoir que j’ai écrit une chanson non pas pour elle, mais pour celle qui est au-dessus”. Aucun doute cependant que tout comme dans mon livre, sa maman est très fière t’entendre son fils entonner son éloge seul et a cappella, d’une voix grave et émouvante dans la plus pure tradition des hymnes irlandais, traduisant en mélodie et paroles simples des émotions universelles.

Bien qu’au rappel Patrick Wolf revienne avec une violoncelliste et un camarade violoniste pour une version tzigane de “The Libertine”, et une mention obligatoire à “Wolf Song”, puis que les lumières se rallument, “Eulogy” résonne encore à mes oreilles, se mélangeant à des images d’enfants volant et dansant au-dessus des octogénaires buvant leur thé. Et s’il doit vous rester une image de Patrick Wolf, autant que ce soit celle-là.

photos ©l.bascle 2005