La Blogothèque

Patrick Wolf

On est habitués depuis longtemps à voir débarquer des groupes de gamins de moins de 20 ans croyant, à tort ou à raison, incarner le futur du rock’n’roll. Il est nettement plus rare de voir débarquer un auteur-compositeur-interprète de cet âge, prêt à affronter le monde extérieur et le regard d’autrui paré de son seul nom. Dans nos sociétés modernes, 20 ans semble encore bien jeune pour qu’un artiste ait développé un univers intérieur cohérent et soit capable de le faire cristalliser dans une oeuvre. Pourtant, Patrick Wolf y est magnifiquement parvenu en 2003 avec son premier album Lycanthropy, grâce à une bonne dose de talent et à une existence hors-normes qui lui a permis d’accumuler les expériences à un rythme accéléré. Sa vie semble en effet avoir été menée dans le seul but de faire l’envie des jeunes adultes ayant vu leurs rêves de bohème se dissoudre dans le quotidien.

Pour préparer cet entretien, j’ai donc recensé les interviews et les articles précédemment parus sur le Web ou dans la presse et ai tenté de recomposer une bio complète à partir des informations disponibles. J’ai vite compris que, même si les grandes lignes apparaissent assez clairement, il est impossible de faire s’assembler exactement toutes les pièces du puzzle. Chaque interview semble prendre un malin plaisir à en contredire une autre. Ainsi, a-t-il suivi des cours de composition à 8 ans ou à 18 ? Est-il resté sans parler à ses parents pendant cinq ans, ou seulement un peu plus d’un an ?

Sa vie semble avoir été menée dans le seul but de faire l’envie des jeunes adultes ayant vu leurs rêves de bohème se dissoudre dans le quotidien.

Dans les deux cas, je pencherais pour la seconde possibilité mais comment en être sûr ? Autre exemple : son lieu de naissance est soit “en Irlande”, soit “en Ecosse, dans le comté de Cork” (qui n’existe pas). Le principal intéressé nous affirmera quant à lui être né dans le sud de Londres, à l’hôpital St-Thomas, près de Waterloo Station. Bien que l’on puisse sans doute expliquer la plupart de ces contradictions venant brouiller les contours du personnages par de mauvaises traductions ou retranscriptions, il est également tentant d’y voir une volonté délibérée de conserver un part d’ombre, de ne pas laisser totalement se dissiper le halo de mystère qui l’entoure.

Le mot qui revient le plus quand on l’écoute parler de son rapport à la musique est ‘magie’. Magie de la composition tout d’abord, comme quand il explique comment la chanson Tristan lui est venue d’un coup à l’esprit alors qu’il revenait d’une balade sous la pluie. Magie de l’interprétation ensuite. Les notes de pochette de Lycanthropy contiennent ainsi cette phrase : “Les instruments ne jouaient pas tout seuls quoique…fermez les yeux, ouvrez les oreilles et imaginez que c’était le cas… Laissez la magie se déployer .”. Magie de la première écoute d’un disque longtemps attendu aussi. Or, la magie a besoin d’un minimum d’ombre et de mystère pour survivre. Idéalement, vous devriez d’ailleurs vous arrêter de lire ici, aller écouter Lycanthropy (ou à tout le moins aller voir cette vidéo) et ne revenir qu’après avoir pu ressentir pleinement la joie d’être déstabilisé par une oeuvre qui ne ressemble à rien de connu .

Lorsque j’ai acheté l’album en 2003 suite à un article du NME, je ne savais que peu de choses du personnage et ai vécu cette découverte comme une révélation, n’écoutant quasiment rien d’autre pendant plusieurs semaines. Les textes, assez obscurs, convoquaient des images souvent perturbantes et étaient emplis d’une touchante impétuosité adolescente, oscillant sans cesse entre exaltation de soi et auto-dénigrement. La musique semblait résulter d’un improbable mélange des genres, avec une alternance de pop-songs synthétiques, de laptoperies destructurées et de ballades acoustiques incorporant violon, violoncelle, accordéon et ukulélé. Tout dans ce disque semblait fondamentalement original et sans compromis. Patrick Wolf semblait y défier l’auditeur en lui disant : “Voilà qui je suis. C’est à prendre ou à laisser.” J’ai pris, sans me poser de questions, et ne l’ai pas regretté.

Pourtant, si on veut aller un peu plus loin dans la découverte de son oeuvre et notamment mieux comprendre l’évolution qui s’opère entre Lycanthropy et Wind in the wires qui sort ces jours-ci, il est utile d’en savoir un peu plus. Voici donc une rapide biographie de Patrick Wolf, construite à partir de ce que j’ai pu lire par ailleurs et des renseignements qu’il m’a lui-même donnés lors de l’interview qu’il m’a accordée au téléphone.

Patrick Wolf naît (sous un autre nom) dans le Sud de Londres en juin 1983, dans une famille de musiciens. Dès l’âge de 6 ans, il suit une formation classique (violon, chant, harpe,…) et intègre de nombreux choeurs et orchestres. Vers 11 ans, son grand-père lui fait découvrir les joies de l’électronique en l’introduisant notamment au theremin. La légende (un terme qui convient assez bien au personnage) veut qu’il ait construit lui-même son propre instrument et qu’il se soit retrouvé, à 13 ans, à en jouer sur scène avec Minty , un des projets de Leigh Bowery avec lequel il était rentré en contact via un fanzine. Cette découverte d’un nouvel univers musical et les affres de la puberté (qui lui fait notamment perdre sa voix d’enfant) lui font abandonner son éducation classique et s’intéresser à Atari Teenage Riot ou au travail de l’IRCAM par exemple. Il garde de cette époque une vision très expérimentale de ce que devrait être la musique électronique. Ainsi, selon lui, même Kraftwerk ne fait pas vraiment de la musique électronique. C’est du rock où les synthés remplacent les guitares, encore très [trop ?] influencé par la structure pop .

Un peu désarçonnés par les milieux qu’il fréquente à cette époque, ses parents l’envoient un an dans un internat à la campagne, dans le Hampshire. Entre les cours, il doit y effectuer des travaux de ferme, dont tondre les moutons, jardiner et “faire de la soupe à partir du placenta des agneaux nouveaux-nés ” (une occupation “typiquement anglaise ” à l’en croire). On peut penser que cet exil campagnard n’a pas tout à fait produit le résultat escompté puisque, de retour à Londres, il se brouille avec ses parents et, “d’un commun accord avec ceux-ci “, quitte le foyer familial. Il a 15 ans et ne leur parlera pendant entre 1 à 5 ans (selon les sources). Suivent plusieurs années difficiles à Londres où, sans argent, il se consacre à sa musique. A cette époque, il s’essaye avec son amie Fanny à la déconnade electro-punk expérimentale sous le nom de Maison Criminaux , dont il décrit les prestations en ces termes: “Nous nous présentions avec des dents noircies et un CD de bruit blanc. Nous nous roulions par terre et criions sur des rythmes gabba [une forme de techno hardcore] et des samples d’Enya, nous moquant du visage interloqué des spectateurs “. L’humour absurde de l’exercice était souvent pris pour de l’arrogance et ils ont souvent été expulsés sans ménagement des lieux où ils se produisaient. Pourtant, de ce projet, Patrick garde une certaine fierté, notamment parce que la musique qu’ils produisaient était “incroyable ” et “ne ressemblait à rien de ce qu'[il] avait pu entendre ou écouter auparavant “. S’il trouve le temps, il aimerait d’ailleurs ressusciter le groupe et tenter de retrouver, avec Fanny, l’état d’esprit qui était le leur à cette époque, “comme un projet d’historien “.

A 16 ans, il envoie un mini-disc de démos au label Fat Cat, dans l’espoir qu’ils acceptent de publier un vinyle avec quelques-unes de ses chansons. “Une semaine plus tard, je reçois un coup de téléphone des gens du label demandant à me rencontrer. …] A cette époque, mon studio était très délabré, composé de fils noués ensemble et collés avec du papier adhésif. Lorsque les gens du label ont vu ça, ils m’ont acheté une table de mixage et un Atari. Je n’avais jamais programmé un ordinateur auparavant. ” Cette collaboration aurait sans doute pu déboucher sur un disque si, à cette époque, Fat Cat n’avait signé Sigur Ros et décidé de concentrer leurs efforts sur eux. A cette époque, il effectue également de nombreux séjours à Paris (notamment pour y effectuer des concerts avec Maison Criminaux). La légende (encore elle) veut que ce soit à Paris qu’une diseuse de bonne aventure lui souffle son pseudonyme de Patrick Wolf. C’est également à Paris qu’il va rencontrer Kristian Robinson , mieux connu sous le nom de [Capitol K , qui le signe sur son label Faith & Industry. Son premier album, Lycanthropy , sort en Angleterre durant l’été 2003, quelques jours après son 20ème anniversaire. La sortie en Europe et aux Etats-Unis a lieu quelques mois plus tard, via Tomlab.

Savoir tout cela permet d’écouter d’une autre oreille Lycanthropy , que Patrick Wolf décrit volontiers comme un résumé de son existence entre 11 et 20 ans. On peut y lire entre les lignes son errance dans Londres à 16 ans (Pigeon Song ), la révélation de son destin d’homme-loup par une voyante (Paris ), ses problèmes d’intégration à l’école, etc. Avec le recul, des parallèles se créent ainsi spontanément entre les textes et les événements qui ont marqué sa vie et viennent enrichir et complexifier la relation instinctive que l’on peut avoir avec l’album. A lire son parcours, on comprend aussi mieux comment a pu naître la musique hybride que l’on y entend et qui semble être en fait le produit presque naturel de la sédimentation des différentes strates de son éducation musicale : la formation classique et les instruments acoustiques (violon, accordéon, harpe, ….) de son enfance, l’électronique bruitiste de son adolescence puis le goût des chansons folk qui lui viendra vers 18 ans. “Après tout ce bruit blanc et ces distorsions, je suis parti à la recherche de quelque chose de beau et ai découvert Joni Mitchell dont le style d’écriture m’a fait complètement revoir la manière dont peut communiquer [des émotions] par la musique. “).

Alors que Lycanthropy semblait de prime abord sortir de nulle part, il apparaît avec le recul comme une conséquence naturelle du parcours musical de l’adolescent Patrick Wolf. On pouvait dès lors légitimement se demander comment il allait négocier le tournant difficile du deuxième album (si on en croit les journalistes, les seconds albums sont toujours difficiles). C’est sur ce thème que l’interview débute