On dit toujours que le plus difficile pour un artiste, c’est de réussir son deuxième essai. Dans un premier livre, un premier film, on met le plus souvent des éléments très personnels, des obsessions longtemps remâchées. Mais une fois que le bébé est sorti, que la thérapie créative est terminée, se pose la question : et maintenant? ai-je encore des choses à dire? puis-je continuer dans la même veine, ou dois-je passer à la fiction?
Le premier disque de Patrick Wolf n’était pas, loin de là, qu’un exutoire. Si l’on pouvait ressentir cet effet avec certaines paroles (en particulier avec The Childcatcher : voir l’ITV accordée à playlouder), la mise à distance était cependant soigneusement préservée car Lycanthropy était un véritable concept album : le thème fantastique du loup-garou servait, à l’image des nouvelles gothiques anglaises du XIXème, à faire passer des émotions singulières ou hétérodoxes – comme un portrait de Patrick en Wolf . On remarquait surtout la liberté musicale que ce jeu autorisait : à la première écoute, un ami me disait “ça fait dix ans qu’on attend que les anglais fassent ça.” Ca, c’est-à-dire : mêler les influences les plus insolemment variétoche avec une dark-wave electro-celtique incroyablement dansante (Don’t Say No ), capable de rappeler Autechre (Bloodbeat ) ou LFO (To the Lighthouse ).
Mais venons-en au fait : ce second album, Wind in the Wires . Il s’agit à nouveau d’un concept album : si Lycanthropy était placé sous l’influence de Lon Chaney, Wind in the Wires est plutôt sous celle de The Ghost and Mrs Muir . On quitte les loups garous pour les fantômes de marins et les hollandais volants ; après le film d’épouvante des années 30, voici une fantasmagorie brumeuse et romantique. L’ambiance du disque s’en ressent : le laptop est moins omniprésent, les rythmiques se dépouillent, la tonalité générale est plus proche de la ballade ossianesque revisitée (The shadowsea et The Railway House au ukulele, Eulogy au violon, The Gypsy King avec tout l’attirail), tout particulièrement dans l’enchaînement entre l’instrumental au violon Apparition , l’envoûtant Ghost Song et This Weather , sorte de requiem panthéïste bâti autour d’une boucle de piano.
On a d’abord l’impression que l’électronique est utilisée de façon plus diffuse sur cet album que sur Lycanthropy , mais cette apparence est aussi illusoire qu’un spectre : comme l’indique le titre de l’album, « le vent dans les fils électriques », l’électronique est ici naturalisée, romanticisée – Patrick Wolf va chercher la voix des morts dans les bruits parasites et l’électricité statique, comme ces fantômes qui apparaissaient sur les écrans de contrôles vidéo de l’Hôpital de Lars Von Trier. L’épilogue du disque en est le parfait exemple : à la ballade folkisante Lands End (dont les paroles réfléchissent avec ironie le processus de fabrication du disque : « The work is done and the record pressed, now you’re doing battle with the fickle press… ») s’enchaîne un ultime exercice choral où les voix finissent par se perdre en un bruit mystérieux qui rappelle celui d’un avion à réaction s’éloignant dans un ciel glacé…
Dans cet ensemble à la cohérence impressionnante, se distinguent pourtant quelques pistes à la singularité marquée. D’abord, bien sûr, le premier single sur lequel s’ouvre l’album, The Libertine . En découvrant le clip, on est frappé par l’esthétique qui s’en dégage : Patrick est désormais brun, son style de boy-scout destructuré (genre knickerboxers par Martin Margiela) s’affirme, et fait de plus en plus penser aux tenues de scène d’Astrud. Côté paroles, on pourrait disserter longtemps sur les possibles allusions à la junk-star anglaise la plus médiatique du moment : « The libertine is locked in jail (…) and all our heroes lack any conviction, they shout through the bars of cliché and addiction. (…) So we pass the mic and they’ve got nothing to say except : “Bow down, bow down, bow down to your god.” Then we hit the floor, and make ourselves an idol to bow before. » Mais c’est surtout la musique qui retient : un gimmick de violon ultra efficace posé sur un beat eurodance passé à la moulinette expérimentale, et voici le hit que Mylène Farmer ne fera jamais plus.
Le vrai tube, selon moi, vient cependant un peu après : dans l’enchaînement entre Jacob’s Ladder , ballade à l’accordéon virant electro-noise, et le hit gothique Tristan , sorte d’hymne dark dont la rythmique fait autant penser à Stock, Aitken et Waterman qu’à l’indus la plus tapageuse. Mais la plus belle mélodie est à mon avis celle de la chanson qui donne son titre à l’album : Wind in the Wires me donne le frisson à chaque écoute. Quelques notes de guitare pour introduction, une rythmique indolente mais implacable, surtout une voix hantée, dédoublée puis démultipliée, dont le lyrisme absolu apparaît ici débarrassé des effets (vocoder par exemple) qui, sur certains titres, l’altèrent. Peut-être mon morceau préféré de Patrick Wolf à ce jour, mais il y en aura d’autres : les loups-garous ont ce point commun avec les fantômes (et aussi les vampires et autres juifs errants) – ils sont déjà morts et ne meurent jamais.





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