La Blogothèque

Maîtres Anciens

Aujourd’hui j’ai envie de rendre hommage à trois regards très différents sur trois morceaux de musique très différents. Leur point commun : la justesse de l’expression, et l’empathie émotionnelle. Voici donc les jeux lacaniens de Bayon sur We Rested Our Feet de Mabuses ; au même moment, le sublime d’un « oooh » de Morrissey révélé par Michel Jourde ; enfin, Baudelaire sur l’extatique prélude de Lohengrin de Wagner. Vous imaginez, si Baudelaire avait eu un mp3blog ?

Bayon (Libération , 2 déc. 1991) : The Mabuses, We rested Our Feet

Et que dire de l’UFO We Rested Our Feet ? Palette glissante de tons et registres décalés, déphasants, encore agrémenté de bruitages bizarres, clochettes, cordes, acoustique, arpège, ce western-groovy-spaghetti au titre légèrement abscons se laisse vraiment mal dater au carbone rock 14. Comme si l’on avait superposé sur un gâteau d’âges feuilleté, des couches de chantilly (Walker Brothers?), de gratin (Traffic?), de pâte d’amande (Spector? Seeds?), le tout nappé de câpres au custard vanillé (Turtles? San Francisco?). Ca fait effectivement un peu désordre, mal à la tête si l’on insiste – à se croire replongé dans tel Ronnie Bird terminal mixant au tambourin-massue pilé le New York Mining Disaster des Bee Gees dans une cohue d’hallus psych-outées (avant de partir réfléchir en bateau).


Michel Jourde (L’immature n°2, oct.-déc. 1991) : Morrissey reprenant Cosmic Dancer de Marc Bolan

Morrissey publie cette interprétation sur la deuxième face de son dernier single, enregistrée en public à Utrecht, semble-t-il moins bonne qu’à Paris (mais la mémoire…), en tout cas parasitée par les manifestations du public. Dans cette chanson aussi parfaite qu’A la claire fontaine , un moment surtout fascine : la première phrase « I was dancing when I was twelve », chantée deux fois, est interrompue la troisième, avec un changement d’accord, en « I was dancing when I was oooh ». On s’est souvent moqué depuis quarante ans du fait que la musique favorite des jeunes gens avait recours à des onomatopées, des sons insensés. En français, on en fit même l’appellation yé-yé (…). Entre joliesse et effondrement, le « oooh » repris par Morrissey à Marc Bolan, on l’entend comme un « ma mie », un « et hye », un « tra la la », le « eya » de la ballade provençale A l’entrada del temps clar , l’admirable « ô gué », entendu il y a peu dans la bouche à demi close de Jean-Louis Murat (Le Venin ). Une fois disparue la gaieté (danse, amour) d’où ces chants nous sont venus, reste la mélodie tout juste bonne à murmurer le souvenir. (…) A l’ère de la reproduction, quand l’héroïsme est commun, posture rejouée de soir en soir pendant toute une tournée, quand une voix et ses silences se multiplient en infinité d’exemplaires, qu’est-ce que l’étonnement ? Ce qu’on imagine marquer les concerts de Presley en cuir noir ou costume blanc clouté de la fin des années 60, les « oooh » de Morrissey, une sorte de « toujours là », moments presque vides de sens, silences héroïques d’idoles finies, du sublime piétiné comme il se doit, au moins comme eux nous le doivent.


Charles Baudelaire (Revue Européenne , 1er avril 1861) : Wagner, prélude de Lohengrin

Je me souviens que, dès les premières mesures, je subis une de ces impressions heureuses que presque tous les hommes imaginatifs ont connu, par le rêve, dans le sommeil. Je me sentis délivré des liens de la pesanteur, et je retrouvai par le souvenir l’extraordinaire volupté qui circule dans les lieux hauts. Ensuite je me peignis involontairement l’état délicieux d’un homme en proie à une grande rêverie dans une solitude absolue, mais une solitude avec un immense horizon et une large lumière diffuse ; l’immensité sans autre décor qu’elle-même. Bientôt j’éprouvai la sensation d’une clarté plus vive, d’une intensité de lumière croissant avec une telle rapidité, que les nuances fournies par le dictionnaire ne suffiraient pas à exprimer ce surcroît toujours renaissant d’ardeur et de blancheur. Alors je conçus pleinement l’idée d’une âme se mouvant dans un milieu lumineux, d’une extase faite de volupté et de connaissance, et planant au-dessus et bien loin du monde naturel. (…) Aucun musicien n’excelle, comme Wagner, à peindre l’espace et la profondeur, matériels et spirituels. (…) Il semble parfois, en écoutant cette musique ardente et despotique, qu’on retrouve peintes sur le fond des ténèbres, déchiré par la rêverie, les vertigineuses conceptions de l’opium.