La Blogothèque

Shipbuilding

Jusqu’à hier soir, je ne connaissais de Shipbuilding que la reprise (rétrospectivement inécoutable) qu’en avait donné Suede . Cette chanson, crée par Robert Wyatt mais écrite par Elvis Costello , parle de chantiers navals qui me rappellent Nantes, parce que mon grand-père y travaillait, et qu’on y sent dans la musique la poésie des ports désaffectés. Mais dans l’Angleterre en guerre de 1982, les hommes ne rêvent plus de la mer que pour s’y engloutir – pêcher des perles imaginaires au lieu de construire des bateaux pour les Falklands. Depuis hier soir, j’ai écouté la version de Robert Wyatt, grâce à David et MPB. David est intarissable sur Robert Wyatt :

Wyatt, prouve à chaque chanson, chaque refrain, son aptitude à se débarrasser du mélodramatique, du tire-larme facile pour tendre à cette plainte blanche et sèche. Dans les morceaux rassemblés dans ce Box set de EPs, à côté d’un hymne communiste, il se réapproprie le « I’m a Believer” des Monkeys avec un sens du premier degré effarant. Sur “Shipbuilding” d’Elvis Costello, morceau à la manière crooneuse d’Elvis, aux ambiences grises et jazzy, Wyatt évite les envolées Broadway pour en faire une marche volontaire. Tout à sa foi communiste, il fait du tableau misérabiliste dressé par Costello un chant d’espoir un peu naïf mais fier et décidé. Là où Costello se place en observateur et vend l’usage d’une première personne peu crédible, Wyatt délivre une mélopée aux accents d’humanité évidents.

David a raison quand il dit que la version de Robert Wyatt semble avoir été écrite pour illustrer les scènes de battues dans les champs d’Exotica . Dans celle de Costello, enregistrée peu après, on retrouve le piano un peu titubant, et il y a en plus la trompette qui deviendra si pénible dans la version de Suede ; mais ont disparues la basse autiste, et la voix de Robert Wyatt – mais est-ce bien une voix ? ou alors une idée de voix, pas désincarnée, mais idéale, comme si cette chanson ne pouvait dès lors plus se concevoir avec une autre voix que cette brise aussi élégiaque qu’un souffle de Chet Baker. Drifting, eternally.