La Blogothèque

Constellation

Il y a trois ou quatre ans, le sésame qui vous faisait entrer à coup sûr dans le cénacle des gens branchés était Constellation, le nom du label de Montréal spécialisé dans ce qu’on appelait alors le post-rock. En ce temps troublés, des disputes homériques pouvaient naître autour de questions fondamentales telles que “Les membres de Godspeed You Black Emperor sont-ils, ou non, des punks nihilistes ?”. Des thèses de doctorat entières s’écrivaient sur les échanges de musiciens entre les différents groupes du label ainsi que sur les liens exacts qui existaient entre Constellation et Alien8. C’était indéniablement une période exaltante.

Des strates de bon goût se formaient ainsi naturellement. Tout en bas de la pyramide se trouvait la plèbe, soit ceux qui n’aimaient (ou pire ne connaissaient) aucun groupe Constellation. Juste au-dessus, les fans de GYBE, groupe fondateur mais vite dépassé par sa popularité. Encore au-dessus, ceux qui préféraient A Silver Mount Zion . Tout au sommet, la crème de la crème, les heureux élus, contemplant le monde avec dédain et ne jurant que par 1-speed bike , Molasses , Set Fire to Flames ou Hrsta .

Malheureusement, tout passe, tout lasse. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Après quelques années, la vague post-rock a commencé à se résorber. La popularité de label s’est érodée. Ses fers de lance ont d’ailleurs petit à petit jeté l’éponge. Il semble bien que GYBE se soit dissout. Les membres de Fly Pan Am semblent avoir, si j’ai bien tout compris, également renoncé à enregistrer sous ce nom. Petit à petit, des labels plus actuels ont pris le relais dans les conversations de salon (Tigerbeat6, Rune Grammofon, Leaf ou DFA pour n’en citer que quelques-uns).

Il a alors fallu trouver des nouvelles utilités aux disques Constellation (qu’on ne pouvait décemment jeter tellement les pochettes en carton étaient belles mais qu’on ne pouvait plus écouter avec le même plaisir).

Les audiophiles en ont fait des disques de test pour les enceintes. Les jardiniers s’en sont servis pour éloigner les étourneaux. Les jeunes parents ont aussi commencé à s’en servir comme moyen de pression sur leurs enfants : “Mon bonhomme, si tu ne ranges pas ta chambre tout de suite, je te mets Exhaust !”, ce à quoi le gamin ap(l)euré répondait immanquablement : “Oh non ! Pas le disque avec la clarinette ! J’y vais tout de suite. Tu verras, il n’y aura plus une peluche qui traîne.”

Triste déchéance pour un label autrefois mythique.

Pourtant, Constellation a à mon avis sorti en 2004 deux des meilleurs disques de sa courte histoire.

D’un côté, Stand with the stillness of this day , le premier album d’Elizabeth Anka Vajagic . J’ai assisté à un des concerts de la tournée qu’elle a effectuée cette année avec Polmo Polpo et Hanged’up et ai été immédiatement séduit, et pour une fois (ce n’est pas du tout le cas de Hanged’up par exemple), le disque fait justice au concert. Avec sa voix grave, quelque part entre PJ Harvey et Terri Moeller (de Transmissionary Six), elle y égrène sept complaintes assez longues (six minutes en moyenne), dont And the sky lay still (6,4 Mo), qui abandonne un instant le dépouillement mesuré qui prévaut sur la plus grande partie du disque et part en son milieu dans un petit crescendo à la Godspeed (Efrim, l’une des têtes pensantes de GYBE, n’est pas loin).

De l’autre, le EP Pretty Little Lightning Paw de Thee Silver Mountain Reveries qui est, si j’ai bien compris, le nouveau nom de A Silver Mt. Zion (toujours avec Efrim). Le précédent album du groupe, This is our punk-rock , m’avait laissé prodigieusement indifférent et j’ai acheté cet EP dans le vague espoir qu’ils y reviennent à ce qui faisait le charme de leur second album. J’ai bien fait. Il contient notamment cet hallucinant Microphones in the trees (9,4 Mo) dont les choeurs spectraux me fascinent à chaque écoute. Je ne suis pas sûr de comprendre comment c’est fait, mais c’est beau à pleurer, et ce n’est pas le genre de choses que je dis à la légère.

Du coup, en y réfléchissant, je me dis qu’un label qui sort deux merveilles de ce type en un an ne peut pas être complètement moribond.

A la semaine prochaine.

This week we focus on two recent releases of the Montreal-based Constellation label. Once the talk of the whole indie community, the label seems to have lost a bit of their popularity but they still released this year two astounding records, from which those two tracks are taken.