La Blogothèque

New York et ses grisants nuages

Pouvez vous expliquer à un Français ce que l’expression “cloud room” signifie ? Pourquoi l’avoir choisie ?

Le Cloud Club était un bar illégal dans les années 20 (l’époque de la prohibition, l’une de nos expériences stupides, pendant laquelle il était illégal de boire de l’alcool aux Etats-Unis). Il se trouvait dans le Chrysler Building, le célèbre gratte-ciel new yorkais. Le surnom du Cloud Club était “The Cloud Room”.

Nous l’aimions parce qu’il évoquait à la fois New York et une atmosphère brumeuse. New York est une ville qui va vite, qui parle beaucoup, un endroit paranoïaque et dominé par l’esprit de compétition. Mais la musique qui en sort a toujours eu, depuis le Velvet Underground, un certain swing, une dureté qui en font un bon révélateur de la ville. Nous aimerions nous voir comme faisant partie de cette tradition, “en réaction”.

Votre site ne dit pas grand chose sur vous . Nous avons donc besoin que vous répondiez à quelques questions basiques : quel âge avez-vous ? Vous connaissez vous depuis longtemps ? Est-ce votre premier groupe ? Devez vous travailler à Starbucks pour nourrir votre famille ?

Nous avons entre 25 et 30 ans, et avec J, nous sommes amis depuis à peu près cinq ans. Nous avons commencé à jouer peu après nous être rencontré, mais il nous a fallu du temps pour trouver le batteur et le bassiste dont nous avions besoin pour faire un vrai groupe. Nous avions tous les deux joué dans d’autres groupes, mais rien de bien sérieux.

J’ai notamment joué pendant six mois dans un groupe à Saint-Pétersbourg, à vingt ans. C’était intéressant, mais le nombre de skinheads qui squattaient les concerts de punk était dingue. Ils me coinçaient dans un couloir, me demandaient d’où je venais en faisant comme s’ils allaient me frapper. Je leur mentais, leur disais que j’étais Anglais, alors seulement ils me lâchaient, en faisant un salut nazi. Il était facile de duper les néonazis russes, même si vous étiez un Américain parce qu’il ne savent pas nous distinguer des Anglais. Et ils adorent l’Angleterre… Avec ce groupe, nous avons enregistré une démo, qu’une radio locale a passé.

Je gagne ma vie en écrivant : mon premier livre, une biographie d’Elliott Smith, sort ce mois-ci aux Etats-Unis. Notre batteur Jason gagne sa vie grâce à son instrument depuis la fac. J et notre bassiste John multiplient les concerts pour gagner de quoi vivre.

Pour moi, Hey Now Now est un tube immédiat. J’adore le son, qui me fait penser à Pulp et New Order en même temps. Dites m’en plus dessus : les paroles, comment vous l’avez enregistrée, si elle marche bien auprès de votre public…

Hey now Now est la chanson qui marche le mieux en concert. Les paroles commencent par ‘Hey Now Now, we’re going down down, and we ride the bus there, pay the bus fare’, puis parlent de la recherche d’une nouvelle façon de vivre. Une de ces chansons qui ajoute au sentiment de résignation ceux de flottement, de catharsis et d’espoir.

En un sens, ça parle de New York actuellement : on sait que nous vivons des moments affreux à pleins d’égards, mais on ressent une certaine satisfaction de savoir qu’on a sans doute touché le fond. C’est intéressant : New York produit sa meilleur musique depuis longtemps alors qu’elle est confrontée à ses heures les plus terribles. (Pendant les années 90, à part Sonic youth et Luna, le rock new yorkais était assez pitoyable).

J est arrivé avec d’excellentes paroles et d’excellents accords, j’y ai ajouté une ligne de basse disco, et nous sommes partis de là. Cette chanson a été enregistrée et mixée, avec Waterfall, en deux jours dans un petit studio dans un sous-sol de Brooklyn. Cet imbécile de bassiste ne s’est même pas montré, j’ai donc joué les claviers et la basse. C’était une bonne chose, ce mec était un peu branleur.

New Order, Gainsbourg, Bowie… pas beaucoup d’influences américaines…

C’est vrai. On est assez typiques des groupes new yorkais dans le sens où nous portons notre regard vers l’Est. C’est aussi vrai des groupes du Nebraska ou de l’Omaha (Bright Eyes, The Faint, Cursive). J’ai vu Charlotte Gainbsbourg à 17 ans, dans le Jane Eyre de Zeferelli, et je suis tombé fou amoureux. J’ai refusé de voir Ma femme est une actrice ou Cement garden, parce que je ne voulais pas perturber mes illusions adolescentes envers l’aristocratie “gainsbourgienne”. Je n’ai jamais écouté les chansons “sales” de la famille Gainsbourg. Sans doute y sont-elles pour quelque chose.

Comment est-ce de démarrer un groupe à New York aujourd’hui ? Est-il facile de trouver des endroits où jouer, beaucoup de gens (journalistes, maisons de disques) parcourent-ils les bars pour trouver de nouveaux groupes ?

C’est très difficile de débuter, mais une fois que vous êtes dans la course, c’est assez facile d’attirer l’attention. Les débuts sont ardus parce que vous avez besoin d’un enregistrement de bonne qualité pour qu’une salle daigne vous laisser jouer, qu’il est difficile d’attirer les gens à votre concert parce qu’il se passe tellement de choses intéressantes en même temps…et puis les salles de répétition sont outrageusement chères et les camionnettes sont difficiles à garer.

Mais NYC est le centre de l’Amérique en ce qui concerne les magazines, et la moitié du disque américain s’y trouve, il est donc assez facile, ensuite, d’attirer l’attention. Et puis, c’est la ville qui a la plus grosse audience pour le rock ‘indé’. Il faut aussi dire que depuis les Strokes, tous les labels cherchent le nouveau gros truc new-yorkais. Merci Julian (Casablanca, chanteur des Strokes, NDLR).

Mais la meilleure raison d’être un musicien à NYC, c’est que les meilleurs groupes s’y trouvent (The Rapture, Interpol, The Strokes, et al). Ça aiguise votre sens de la compétition, ça vous fait travailler plus dur…