Sur la pochette du nouvel album des Libertines , Pete Doherty montre son avant-bras, bien à la vue de tous. Et moi, comme tout idiot scrutant le doigt plutôt que la lune, je ne peux m’empêcher de rechercher une seule chose : les hypothétiques traces de piqûres, là, en plein sur la veine. Une réaction symptomatique quand il s’agit des Libertines, dont on relaie plus les frasques à répétition que les qualités musicales. Alors qu’en fait ces deux aspects du groupe sont intimement liés, ces aventures blessantes faisant le sel, la moelle même de chansons faussement nonchalantes mais vraiment ébréchées.
Sha-la-la, clap-clap et pouet-pouet
Pris au premier degré, The Libertines
est seulement (mais c’est déjà beaucoup) un grand album de rock’n'roll exubérant. Comme pour le premier album Up The Bracket
, je m’apprêtais à faire la fine bouche mais à grand renfort d’énergie brut et d’évidence mélodique, Les Libertines brise une nouvelle fois en milles morceaux toutes mes réserves. Avec la nonchalance assumée de lads branleurs, mal élevés et fiers de l’être, le quatuor conjugue la Britpop familière des Kinks avec le punk cockney des Clash (oserais-je parler de Britpunk alors ? (ce qui n’a rien à voir avec Britney faisant du punk, non non…)), plus une pointe de rockabilly et une pincée de boogie, histoire de relever la sauce.
A défaut de révolution, l’efficacité est de mise entre hymnes sautillants (Don’t Be Shy , Narcissist ) et brûlots punks (Arbeit Macht Frei ), accélérations rageuses (Campaign of Hate ) et flâneries languides (Road to Ruin ). Chez les Libertines, les airs sont tellement fédérateurs qu’on a même plus besoin de refrain, un “shoop shoop shoop de-lang de-lang ” régressif suffit à charpenter le plus efficace des morceaux pop (le titubant What Katie Did ). Une rincée d’harmonica, quelques clappements de mains, un peu de pouet pouet avec la bouche pour imiter la trompette (l’intro du chavirant Music When The Lights Goes Out ), des voix traînantes ou candides, des guitares oisives par-ci ou fonceuses par-là et une indolence généralisée suffisent à accoucher d’un grand disque de rock débridé, faisant plier les genoux et chanter a tue-tête (phénomène étrange d’ailleurs, dès que ces morceaux se font remarquer dans mon espace sonore, l’être réservé et posé que je suis laisse place à un petit pois bondissant, moulinant des bras, l’écume aux lèvres…).
C’est sans doute cette impression de grande jam foutraque et improvisée qui énervent certains. Pourtant c’est moins de l’inconstance qu’une forme de spontanéité sans calcul que peu des autres groupes de rock à la mode possèdent ; si le rock doit aussi se mesurer au plaisir qu’un groupe dégage et procure, les Libertines sont actuellement en haut de l’échelle, sans beaucoup de concurrents crédibles.
A long time ago, we used to be friends…
Mais les choses ne sont pas si limpides puisque comme chacun sait en lisant les tabloïds (le NME compris), quelque chose ne tourne pas rond chez les Libertines : Pete Doherty se débat avec ses addictions narcotiques et ses innombrables cures de désintoxications inachevées ont poussé Carl Barat à le virer du groupe jusqu’à ce qu’il soit clean. Les frictions entre les deux amis d’enfance ont ainsi éclaté au grand jour et comme ils sont aussi les deux chanteurs-compositeurs du groupe, cette tension alimente métaphoriquement tout le disque.
Dès l’inaugural Can’t Stand Me Now , les 2 voix jouent des coudes pour prendre l’avantage, s’essayent au ping-pong verbal en se renvoyant à la face l’accusation du titre et le futur des Libertines est littéralement mis en question : “have we enough to keep it together ? ”. On ne peut qu’imaginer quel moment d’intense plénitude et d’harmonie fut l’enregistrement de l’album, Pete et Carl chacun dans leur coin du studio, passant leur nerf en gribouillant leur diatribe l’un comme l’autre et en se faisant des croche-pieds dans l’escalier… Mais plutôt que de transformer le disque en pugilat, c’est surtout le regret qui les anime, à la lueur du triste constat prononcé sur le biscornu The Man Who Would Be King : “I watched friendship slip away / But it wasn’t supposed to be that way… ”.
En fait, les Libertines ça se résumerait à ça, l’histoire bête comme chou de 2 potes qui tanguent et vacillent, qui se tapent sur les nerfs l’un de l’autre, Pete qui sombre et crie à l’aide, et Carl qui en marre de retenir son ami par la manche à chaque fois pour rien, en sachant qu’il faudra bientôt recommencer. Et pas gênés, ils en font le sujet de leurs chansons comme pour exorciser le problème, telle une engueulade conjugale en direct, une psychanalyse de couple ouverte au public, une autobiographie jetée à la gueule des passants. On ne sait pas combien de temps va durer la bataille rangée (“It’s been a long war / We’re tired and dirty… ” sur The Ha Ha Wall ), si la cohabitation est possible, toujours est-il que cette authentique et interminable chamaillerie ajoute un cachet sensible à l’album. Je suis néanmoins presque déçu de n’y trouver aucune chanson sur l’incroyable mésaventure de Doherty cambriolant l’appartement de Barat pour lui piquer du matos, ce qui aurait pu être l’occasion d’une gigue assez drôle…
The drugs don’t work
Et donc pendant ce temps, Pete Doherty continue de crier à l’aide (The Ha Ha Wall
encore : “I’m empty lost and alone / Oh won’t you heed my call ?
”) et là, on rigole beaucoup moins. Car sans pour autant le plaindre (et on ne va pas pleurer non plus), certains morceaux laissent entrevoir un paumé usé, cramé, écrabouillé, les deux pieds au bord du gouffre mais solidement accroché à sa guitare. Loin de moi l’idée de louer l’influence de la drogue dans un groupe de rock ou de céder à la fascination malsaine de l’artiste autodestructeur mais le contraste entre la couleur pop qui se dégage de l’album et la détresse de Doherty est vraiment saisissante (comme quoi il faut parfois prêter attention aux textes des chansons pop…).
On peut appeler ça du voyeurisme, c’est avant tout la chronique trop commune d’un homme qui se débat avec ses démons (matérialisés par une dépendance à l’héroïne et au crack), qui apporte une note de gravité au disque. Il a beau vouloir être “Dorian Gray pour une journée ”, sa vision de sa situation est lucide voire tragique : “So, so alone / Locked in a room / Wait til kingdom come / Although I felt elated… ” (Last Post on the Bugle ). Mais le pompon morbide revient à The Saga , où il gazouille l’air de rien “You dig my bed / I dig my grave… ” ; il y a quelque chose d’assez incroyable à avoir une telle perception d’être en train de se tuer à petit feu, de pouvoir écrire une chanson dessus et d’être incapable de se sortir du trou. Il s’agit encore une fois d’exorcisme mais pas sûr que ça suffise pour le sauver à moyen terme. La solution est là, manque peut-être la conviction à l’appliquer : “If you get tired of hanging around / Pick up a guitar and spin a web of sound… ”.
Traversé de part et d’autre de ces références plus sérieuses, de rêves brisés, de séparations, le parfum désenchanté de l’album prouve, s’il était besoin, que Les Libertines ne sont pas de simples trublions inconséquents mais aussi d’authentiques songwriters, inscrits dans un certaine pop anglaise classique.
Sauf qu’à force d’exploiter leurs fêlures et de multiplier les sorties de routes, on ne sait plus trop bien où ils en sont : Pete Doherty, qui n’a toujours pas vaincu ses addictions et parti faire mumuse avec ses Babyshambles, reviendra-t-il un jour aux côtés de ses camarades ? Carl Barat a-t-il les épaules assez solides pour piloter tout seul le groupe ? Sans l’antagonisme de ses deux compositeurs, les Libertines ont-ils encore un intérêt ? Sombreront-ils comme les infâmes Oasis ? Le prochain clip serait-il moins pourri que les précédents ? Y aura-t-il de la neige à Noël ? Que de questions cruciales pour l’avenir de l’humanité… S’ils ont indéniablement écrit au présent quelques pages importantes de leur histoire, l’avenir semble bien incertain ; du coup le splendide dernier morceau de l’album, le nostalgique What Became of the Likely Lads , semble conjugué au mauvais temps : mais que vont devenir nos lads bien-aimés ?





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