La Blogothèque

Un soir dans le Lower East Side

C’est un soir de 1993, vous êtes New-Yorkais. Branché jusque ce qu’il faut, vous traînez souvent dans le Lower East Side, ce quartier vivant et bordélique, un rien inquiétant, dans lequel on vous distribue des flyers proposant des piercings sur le gland et des soirées poétiques dans des bars décrépis.

La nuit tombe donc, et vous vous rendez dans un petit snack/bar situé dans une de ces petites rues aux arbres trop grands pour elles. Le bar est petit, six sept tables, et sobre, à peine un mur de pierre pour rendre l’endroit un chouïa chaleureux. Vous commandez une bière, vous apprenez qu’un jeune artiste va venir chanter.

Il arrive, plutôt beau gosse dans son t-shirt blanc, avec sa mâchoire aiguë, ses cheveux ébouriffés, et ses yeux un peu perdus. Il est seul avec sa Stratocaster, et en quelques chansons, il vous fait oublier votre bière. Sa voix est folle, elle porte bien au-delà du corps dont elle sort, elle semble capable de le soulever, ce corps. Elle s’éraille, elle dérape, elle fait des loopings et des échappées surhumaines, accompagnée par une guitare toute aussi légère, acérée, mordante. Le musicien joue ses propres compositions, longues, plaintives, lunaires. Il reprend des musiciens pakistanais, du Dylan, du Van Morrisson et du Piaf. Entre les morceaux, il se moque des Doors et de Led Zep, s’amuse d’une fausse note, improvise une mélodie pour commander sa Guinness.

Vous sentez que vous n’êtes pas seul à apprécier. Les applaudissements, qui étaient au départ de distraits applaudissements de bar, deviennent des hourras dès que la guitare se tait. Vous sortez étourdi de ce concert inattendu. Dans la salle, il y avait quelques managers. Un an plus tard, le petit gars sortira un disque, deviendra un artiste adulé. Puis il mourra bêtement dans un fleuve, deviendra un artiste culte. Le petit gars, il s’appelait Jeff Buckley.

J’ai abordé tous les disques posthumes de Buckley avec méfiance. Avec raison : ils étaient pour la plupart mauvais. J’ai donc hésité face à cette édition intégrale du Live at Sin-é, me demandant s’il valait les 30 euros auxquels il était vendu, sceptique quant à son contenu, peureux à l’idée de ternir le souvenir de l’un des plus beaux disques qu’il m’ait été donné d’entendre. Le Live at Sin-é est le meilleur album de Buckley, un album en liberté, qui vous fait sentir avec une empathie inédite le plaisir qu’on doit avoir à si bien chanter. Improviser des scats sur The Way Young Lovers Do comme il le fait, ce doit être meilleur que le sexe. Se perdre dans les capiteux méandres de son Mojo Pin, ce devait être meilleur que l’héroïne dont parle la chanson.

J’ai fini par écouter l’intégrale. Elle est incroyable. Sans doute le meilleur disque de Jeff Buckley jamais sorti, bien bien au dessus de Grace. Une liberté étourdissante, de la beauté, et le plaisir de Buckley, communicatif, offert. Achetez-le, piratez-le si vous ne voulez pas engrossir sa vénale génitrice. Mais écoutez. Ecoutez…